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Avatar Ariane Brien-Legault22 octobre 20144 min

Dans l’industrie de la musique sur image, une réelle guérilla artistique oppose les compositeurs de musique originale  alors que les producteurs privilégient les banques sonores numériques.

La compétition est féroce dans l’industrie de la musique sur image. Pour vendre les trames musicales qui viendront agrémenter un film, une série ou une publicité, plusieurs sont prêts à travailler sans salaire. Cette attitude ne fait pas consensus parmi les musiciens professionnels. À travers ces déboires, les données numériques s’inscrivent également dans la course au contrat dans ce Far West qu’est le Mile-End. Dans ce quartier montréalais où l’on retrouve la plus grande concentration d’artistes du Canada, ils sont nombreux à se disputer les contrats et les producteurs ne sont régis d’aucune loi.

La musique dite de «stock» chamboule le paysage de l’industrie. Internet abrite des centaines de librairies virtuelles comme Gettyimages, StockMusic ou AudioJungle qui vendent des pistes musicales en tous genres à des prix moindres. Ils rivalisent avec les musiciens et leurs compositions originales. Plus que les jeunes compositeurs non rémunérés, ce sont ces banques de sons virtuelles qui constituent le réel fléau dans le domaine de la musique sur image selon Mirek Hamet, jeune compositeur de la formation Tron Sepia. «Sérieusement, ce qui vole des jobs, c’est la musique en stock. C’est mauvais, parce que ça limite la production de nouvelle musique sur image. Les producteurs ne comprennent pas nécessairement la différence et ils vont privilégier ce qui leur coûtera le moins cher», martèle-t-il.

Il s’agit d’une pratique commune dans le milieu et au sein des boîtes de production. «Il va falloir qu’on s’habitue. La réalité, en 2014, c’est que les budgets ont drastiquement diminué» explique le fondateur et directeur musical de Blvd Studio, Andres Norambuena. En même temps, la technologie a évolué, la musique de stock est de moins en moins chère et la qualité de celle-ci ne cesse d’augmenter.» La musique pré-enregistrée ne correspond pas à l’idée de la production musicale «sur image», où le musicien compose en fonction du matériel visuel et crée une œuvre en partenariat avec le réalisateur.

Pourtant, c’est à la demande de ses clients qu’Andres Norambuena a recours à la musique de «stock». Souvent la dernière étape de la post-production, la musique doit être confrontée au manque de budget et risque de passer sous le compresseur. Le coût d’une musique pré-enregistrée varie entre 20 et 2 000 dollars alors qu’une composition originale se situe plutôt entre 1 000 et 20 000 dollars. Pour le musicien et compositeur de la série 19-2 Nicolas Maranda, le salaire n’est pas chose acquise dans le milieu, même pour les professionnels établis, puisqu’il faut constamment négocier. «C’est correct de faire des jobs gratuites, mais il faut être sélectif dans ses choix. La façon la plus simple de fonctionner est de s’investir bénévolement dans des projets qui t’interpellent», résume-t-il.

Son bénévolat se limite maintenant aux «pêches aux pitchs» où les producteurs demandent à un bassin de compositeurs de soumettre une composition originale. L’élaboration d’un «pitch» représente plusieurs heures de travail qui bien souvent ne seront pas rémunérées, car seul le musicien dont la trame sonore sera choisie se méritera le contrat et le salaire.

Fondateur et directeur musical de Blvd Studio, Andres Norambuena affirme que des jeunes débutants se font prendre au jeu alors que des producteurs leur promettent un contrat s’ils font un bon «pitch». Mais ce n’est pas toujours le cas. «Ça peut arriver qu’il y ait des producteurs qui connaissent la game et vont en profiter pour allécher des jeunes musiciens en leur disant qu’ils vont se faire connaître en faisant ce contrat-là», affirme-t-il. Cet arrangement est profitable au client et au producteur qui reçoit une œuvre musicale originale sans débourser alors que l’auteur nourrit le mince espoir d’une visibilité artistique par la suite.

Lorsque les producteurs décident d’engager un professionnel, les critères qui établissent le prix d’une œuvre musicale sont difficiles à déterminer. «C’est un domaine où l’évaluation de la musique est délicate et se fait généralement par rapport aux ressources disponibles», constate Nicolas Maranda. La Guilde des musiciens et musiciennes du Québec (GMMQ) défend les intérêts des musiciens professionnels du Québec. Elle fait partie du réseau de la Fédération internationale des musiciens qui représente plus de 250 000 musiciens à travers le monde et est membre de l’American Federation of Musicians of the United States and Canada. Plusieurs revendiquent le fait qu’elle soit plus inspirée du modèle américain que de la réalité du milieu québécois. Pour Nicolas Maranda, la Guilde représente un outil pratique pour les musiciens et assure une standardisation de base. Son utilisation dépend toutefois du budget alloué au projet et au temps disponible.

Les enjeux de la composition sur image se voient multipliés depuis l’arrivée sur le marché des compétiteurs virtuels. La musique est le parent pauvre de l’industrie de l’image. Nicolas Maranda retourne à la trame sonore de la série pour laquelle il travaille et espère mieux faire que les autres artistes du Mile-End, pour gagner la guerre du Far West.

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