À la uneSociétéGuérir d’air pur et d’eau fraîche

Isabelle Langlois19 mars 20145 min

Tandis que certains frissonnent à l’idée de sauter un repas, d’autres font volontairement le choix d’avoir le ventre vide. En vue de se guérir, les adeptes des cures troquent leurs pilules pour de l’eau et leur thérapie pour le jeûne.

À des lieues de la civilisation, Adèle Arsenault s’apprête à entamer son 23e jeûne. Pour venir à bout des maux du quotidien et pour se ressourcer, sa prescription est simple: du repos et de l’eau. Pendant les deux à trois prochaines semaines, elle fera confiance aux aptitudes d’adaptation de son corps pour survivre. Malgré la part de mystère qui plane sur cette pratique, le jeûne s’est révélé pour elle être ce qu’il y a de plus naturel.

Cette infirmière et naturopathe a supervisé plus de 4300 cures dans sa carrière, dont des centaines aux côtés du biologiste Jean Rocan, une sommité en la matière. Même après ses 25 années d’expérience, elle se dit toujours aussi impressionnée par les capacités de régénération du corps. «J’ai vu le jeûne guérir des tendinites, des ulcères, de l’hypertension», énumère-t-elle. Ayant elle-même jeûné une vingtaine de fois, le thérapeute croit que le secret de cette méthode se traduit par le nettoyage de l’organisme. «Lorsqu’on est négligent, le corps s’intoxique dans la vie de tous les jours par une multitude de choses comme l’alcool, les médicaments, la friture, le surmenage ou les drogues», expose-t-elle.

Croyant dur comme fer aux bienfaits d’une cure, la propriétaire de la maison de jeûne le Centre Val Santé, Stella Altamura, explique que ce traitement donne une chance au corps de se soigner par lui-même. «La digestion étant la fonction du corps qui demande le plus d’énergie, le jeûne permet son repos, explique-t-elle. Cette énergie est alors utilisée ailleurs pour permettre de se régénérer.»

Encore peu connu en Amérique du Nord, ce genre de centre est chose courante en Allemagne et en Russie. Les clients ont deux options: une cure au jus ou une cure intégrale à l’eau. Le nombre de jours où l’on peut jeûner dépend de l’état de santé, du poids ou de ce qu’on veut traiter. «J’ai déjà réalisé pour ma part un jeûne de 43 jours», indique-t-elle, habituée au processus. La faim peut être souffrante au cours des premières journées pour les patients, mais elle rassure qu’elle se dissipe par la suite. Selon les deux femmes, le corps s’alimente avec ce qui ne lui sert plus, comme des tissus endommagés ou des cellules mortes.

Tous ne sont pas aussi enthousiastes à cet égard. La diététiste-nutrionniste Karine Levy rappelle que peu d’études ont été menées sur la question. Selon elle, le jeûne ne purifie pas l’organisme puisqu’il cause plutôt le phénomène inverse. «Le jeûne, c’est troquer des déchets pour d’autres déchets, expose-t-elle. La dégradation des graisses libère des toxines néfastes que l’on appelle corps cétoniques.» Si elles sont diffusées rapidement dans l’organisme, ces particules peuvent causer des chutes de la pression artérielle ou du rythme cardiaque.

Considéré comme une référence dans le domaine de la nutrition au Québec, l’endocrinologue Dominique Garrel conseille des méthodes plus douces comme alternative au jeûne intégral. En adoptant une diète basse en calories et en faisant de l’exercice, les toxines qui se retrouvent dans les graisses seront libérées plus lentement, ce qui facilite le travail des reins et du foie pour s’en débarrasser. Le docteur rappelle qu’après tout, le principe de cette thérapie est de cesser de consommer des aliments néfastes pour la santé. Le corps subit un bouleversement lors du jeûne et bascule en mode survie. «C’est un stress pour l’organisme, l’Homme ne jeûnera pas intuitivement», souligne le spécialiste.

Cesser de s’alimenter pendant plusieurs jours n’est pas un exercice qui convient à tout le monde. Il faut avoir la santé nécessaire pour le faire et les patients sous médication doivent être en mesure d’arrêter leur traitement. Néanmoins, l’infirmière Adèle Arsenault estime qu’une cure permet de réduire ou même d’arrêter complètement la prise de médicaments dans le cas de certaines maladies. «J’ai vu des centaines de patients n’être plus dépendants de leurs pilules après un ou deux jeûnes et c’est une des raisons pour laquelle on ne parle pas beaucoup de ce traitement, croit-elle. Ce n’est pas payant pour l’industrie pharmaceutique des gens qui se soignent avec de l’eau!» Associé à la grève de la faim ou même à la famine, se couper de toute nourriture peut faire peur. «Ce qui me fait rire, c’est que les gens sont plus inquiets à sauter un repas que de manger de la cochonnerie», plaisante la propriétaire du centre Val Santé, Stella Altamura.

Soigner l’esprit avec le corps

Si les bienfaits du jeûne pour la guérison des blessures physiques sont encore contestés par la médecine traditionnelle, ses vertus sur le cerveau sont quant à elles reconnues. Stella Altamura soutient que beaucoup de personnes se présentent à son centre après un deuil. «On refoule nos émotions avec la nourriture. Lorsque l’on ne mange pas et que l’on est au repos, on est seul face à soi-même, remarque-t-elle. Ça permet de faire le point.» Les jeûneurs peuvent traiter leur épuisement, une dépression, un manque de confiance en soi et d’autres troubles psychologiques.

D’ailleurs, les patients qui jeûnent ont les idées plus claires, observe le docteur Dominique Garrel. Après une seule journée sans s’alimenter, ils peuvent déjà sentir une différence. «Il y a des substances mauvaises pour le cerveau dans l’alimentation type des Occidentaux, poursuit-il. En jeûnant ou en ayant une alimentation composée de végétaux crus, on les évite.»

L’endocrinologue avance même que le comportement d’une personne peut être altéré par ce qu’elle consomme. C’est le cas de Stella Altamura dont le mari ne la reconnaissait plus à la suite d’un jeûne de 31 jours qui lui a révélé sa vocation. «Je savais exactement ce que je voulais faire de ma vie… et j’ai justement acheté un centre de jeûne!»

Crédit photo: Yuhui Seah

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