À la uneCultureSiffler comme un merle

Avatar Catherine Lamothe18 février 20144 min

Pour plusieurs, le sifflement demeure un automatisme plutôt qu’une véritable passion. Avec la bouche pour seul instrument, il est ardu pour un siffleur professionnel de prendre son envol.

À deux ans et demie, Tanguay Desgagné savait déjà siffler. Plus de 50 ans plus tard, cet oiseau rare peut se vanter d’avoir un statut de siffleur professionnel, une carrière marginale qui bat de l’aile dans le milieu musical traditionnel. «Il y a plein de personnes qui sifflent très bien, mais qui se limitent au sifflotement et qui n’exploitent pas plus profondément cet instrument», remarque le siffleur. Lui-même le faisait au départ distraitement, sans penser pouvoir en faire son métier.

C’est vers le début des années 90 que le résident de Sherbrooke entend parler pour la première fois d’un concours de sifflement, l’International Whistler Convention (IWC), à Louisbourg en Caroline du Nord. Dès sa première participation, il termine en deuxième position de la compétition. «À ce moment-là, j’ai découvert qu’on pouvait faire des pièces complètes avec le sifflement et qu’il était possible de s’en servir comme un instrument de musique», relate-t-il. Lors de ses participations suivantes, il rafle la première place à quatre reprises, décrochant le titre de champion siffleur de ce concours unique en Amérique du Nord.

Ses victoires répétées au IWC ont tôt fait d’attirer l’attention des médias d’ici. Une mer de journalistes l’assaille tous les ans à son retour de Louisbourg. «Il y a toujours une espèce d’effervescence après une victoire à un concours», mentionne-t-il. Invité à la radio ou dans des talks-shows où on lui demande de jouer, Tanguay Desgagné réalise alors qu’il peut enchaîner de petits mandats rémunérés. Il s’inscrit donc comme membre de l’Union des artistes et de la Guilde des musiciens du Québec.

Depuis maintenant une quinzaine d’années, l’homme de 53 ans effectue sporadiquement divers contrats à la télévision ou au cinéma, en plus de faire des spectacles occasionnels. Il profite autant que possible de ces apparitions publiques pour démontrer qu’il est possible de se servir du sifflement comme de n’importe quel instrument traditionnel. «C’est hors du commun d’entendre un sifflement étoffé sortir de la bouche de quelqu’un, souligne-t-il. J’aime donner aux gens un aperçu plus complet que ce qu’on entend d’habitude.»

Selon la professeure au département de musique de l’UQAM, Isabelle Héroux, la majorité des bons siffleurs apprennent de façon autodidacte, comme Tanguay Desgagné. «Je ne connais aucune école qui enseigne le sifflement, ni au Québec, ni ailleurs dans le monde, note-t-elle. Il y a peu de siffleurs professionnels, donc ce serait extrêmement difficile d’élaborer un programme et de trouver des professeurs.»

Son statut de siffleur professionnel n’empêche pas Tanguay Desgagné de faire face régulièrement au scepticisme des gens face à sa passion hors du commun. «Tant que je me contente de mentionner que je suis siffleur, la réaction des gens est ordinaire, reconnaît-il. Mais à partir du moment où je fais une démonstration, ils sont étonnés, curieux, me posent des questions.» Ce sont ces interactions privilégiées avec le public qui nourrissent son ardeur pour le sifflement.

Instrument unique

Tanguay Desgagné admet que sa passion est peu reconnue, aussi bien au Québec que sur la scène internationale. «Il y a des bons siffleurs partout, mais on entend très peu parler d’eux, fait-il valoir. Ils sont peu nombreux à être reconnus.» Lui-même travaille à temps plein comme ingénieur et n’a pas de gérant pour s’occuper de sa carrière artistique. «Je ne connais personne au Québec qui arrive à vivre uniquement du sifflement», note-t-il. Même aux États-Unis, où a lieu le principal concours de siffleur, la pratique reste marginale. «C’est connu dans les environs de Louisbourg, mais ça reste très local», stipule-t-il.

«Dans le milieu musical, le sifflement n’est pas reconnu comme un instrument», soutient la professeure Isabelle Héroux. La directrice des communications de la Guilde des musiciens et musiciennes du Québec (GMMQ), Julie Bréhéret, reconnaît que le statut des siffleurs professionnels est particulier. «La GMMQ représente les musiciens professionnels qui jouent d’un instrument ou les chanteurs qui s’accompagnent d’un instrument, explique-t-elle. La question des siffleurs est un peu complexe puisque leur « instrument » est leur corps.»

Selon Tanguay Desgagné, les compositeurs penseraient davantage à faire appel au talent des siffleurs si plus de gens connaissaient l’existence de cette discipline. Il remarque qu’actuellement, la majorité des pièces sifflées dans les publicités ou les spectacles ne sont pas le fruit de professionnels et demeurent de base. «On associe généralement le sifflement à quelque chose de beau, mais de très simple, note-t-il. Pourtant, on peut exprimer n’importe quel sentiment avec le sifflement. Ça peut être triste, puissant, on peut faire toutes les intonations qu’on veut.»

Même s’il aimerait voir son talent davantage reconnu comme une discipline artistique au même titre que le chant ou la maîtrise d’un instrument, Tanguay Desgagné préfère garder une attitude positive. «C’est sûr que j’aimerais faire plus de contrats, admet-il, mais je ne cours pas après les opportunités. J’attends que les occasions se présentent et quand ça arrive, j’y mets tout mon cœur.» En attendant, l’oiseau moqueur siffle tous les jours, aussi bien pour s’exercer que pour ne pas laisser sa passion s’envoler.

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