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Avatar Annabelle Caillou5 février 20144 min

À l’heure d’Internet, il est maintenant possible de magasiner un psychologue en ligne. Si la consultation à distance se répand de plus en plus au Québec selon les chercheurs, elle doit toutefois être utilisée avec précaution.

Confrontés au manque de médecins dans la province, les Québécois seraient de plus en plus nombreux à tenter l’expérience d’une thérapie à distance. Dans le confort de leur salon, téléphone à la main ou installés devant leur écran d’ordinateur, les clients attendent patiemment l’appel de leur psychologue. Les chercheurs continuent toutefois de prioriser le face à face, considérant que cette nouvelle méthode reste limitée.

Psychologue depuis une quarantaine d’années, Karim Richard Jbeili pratique couramment la thérapie à distance auprès de ses patients. Il y a dix ans, il tentait pour la première fois l’expérience avec le fils d’une connaissance, emprisonné aux États-Unis. «Son établissement carcéral était très sévère, il n’avait aucune aide psychologique, j’étais sa bouée de sauvetage», confie-t-il. Impressionné par les résultats concluants d’une telle méthode, le psychologue décide de l’adopter au quotidien. «On recommence, on constate qu’il n’y a pas d’échec alors on s’y habitue, explique-t-il. J’ai même déjà pensé me débarrasser de mon bureau pour ne travailler que par téléphone.»

La plupart des patients de Karim Richard Jbeili vivent dans un milieu qui ne leur permet pas d’obtenir un traitement psychologique adapté. D’autres sont d’anciens patients qui souhaitaient garder le même spécialiste après leur déménagement. «Il faut aussi penser aux plus âgés, aux personnes à mobilité réduite et à ceux qui ont peur de sortir de chez eux», fait-il remarquer.

Le professeur au département de psychologie de l’UQAM et chercheur au Centre d’études sur le trauma, André Marchand, a eu l’occasion de tester l’efficacité réelle de la thérapie à distance lors d’études exploratoires sur le sujet en 2010. S’il considère la vidéoconférence avantageuse pour les personnes n’ayant pas accès à des services spécialisés, il lui trouve toutefois quelques défauts. «Si on utilise Skype, il y a toujours un décalage entre le son et l’image, explique-t-il. Il devient difficile de répondre rapidement au patient qui peut être perturbé par ce dysfonctionnement et faire de l’anxiété.»

Le chercheur doute de l’efficacité de cette pratique en ce qui concerne certains troubles, comme chez les personnes schizophrènes ou suicidaires. «Ces patients ont des besoins plus spéciaux, précise-t-il. Ça peut vite devenir dangereux si la personne met fin à la thérapie à distance en menaçant de s’enlever la vie.» André Marchand se montre encore plus sceptique lorsqu’il s’agit de l’utilisation du téléphone. «Le contact visuel reste primordial. Or, par téléphone, on ne peut absolument pas voir les réactions du patient», souligne-t-il. Selon lui, la présence physique du spécialiste permet de créer une relation de confiance et de partage entre le psychologue et son patient.

Ayant suivi une thérapie par téléphone l’année dernière à la suite d’un différend avec son supérieur, Marc* partage cet avis. «Le téléphone, ça reste impersonnel, et qui me dit que mon psy ne fait pas autre chose pendant que je lui raconte ma vie?», se questionne-t-il amèrement. Dans son cas, l’expérience n’a pas été concluante. Après la quatrième rencontre à distance, son psychologue a conclu lui-même que cela n’avancerait à rien de continuer. À l’inverse, Karim Richard Jbeili considère ce contact visuel comme secondaire. «Puisqu’on ne voit pas la personne, on s’attache d’autant plus au ton de sa voix, aux mots qu’elle utilise, à sa respiration, ça compte énormément.» Il croit qu’un échange verbal amène à repenser la psychothérapie.

Aux yeux du spécialiste, écouter ses patients parler de leurs problèmes au téléphone s’est même révélé parfois plus efficace que de les rencontrer en personne. «Il est souvent plus préoccupé par le regard que je porte sur lui plutôt que de dévoiler qui il est réellement.» Selon lui, le patient a tendance à s’oublier dans le regard du psychologue lors des traditionnelles rencontres en face à face.

Suivre les règles à la lettre

Dans la province, la thérapie à distance est acceptée par l’Ordre des psychologues du Québec (OPQ). Les spécialistes doivent toutefois respecter certaines règles déontologiques et se référer au guide l’American Psychological Association (APA), en ce qui concerne la thérapie à distance. Selon le secrétaire de l’OPQ, Stéphane Beaulieu, l’intervention à distance nécessite un plan B. «Avec un patient fragile, le psychologue doit pouvoir contacter une personne physiquement proche de lui, au cas où celui-ci mettrait brusquement fin à la conversation.» Le patient doit également être averti du manque de confidentialité des communications par Internet et par téléphone. «Selon la loi, Skype pourrait devenir le propriétaire des contenus, sans oublier le piratage et les écoutes téléphoniques, on n’a aucun contrôle là-dessus», ajoute-t-il. Les psychologues doivent enfin parfaitement maîtriser la technologie utilisée.

Pour le moment, il n’existe aucune formation spécifique pour la thérapie à distance. «Cette pratique gagne en popularité et demande beaucoup de prévention. Il faudrait vraiment en créer une», insiste Stéphane Beaulieu. Le conseiller à la formation continue de l’OPQ, Yves Martineau, partage son opinion. «Les jeunes sont de plus en plus orientés vers les technologies, précise-t-il. Ce ne serait pas étonnant que les nouvelles générations de psychologues l’intègrent systématiquement à leur pratique.»

* Nom fictif

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