Contraintes à la création

Déçus de la présente politique municipale en matière d’art public, des artistes montréalais crient au manque de transparence.

Une dizaine d’étudiants de l’Université de Montréal descendent de l’autobus, au coin Decelles et Queen-Mary. Sans trop la remarquer, ils passent à quelques pas de Nef pour quatorze reines, création de Rose-Marie Goulet, en mémoire aux victimes de Polytechnique. Les 14 bandes de granit ornées des noms des victimes s’inscrivent dans la collection de près de 300 œuvres du Bureau d’art public de la Ville de Montréal, dont le système d’acquisition d’œuvres diffère de la politique gouvernementale.  Rose-Marie Goulet, comme d’autres artistes québécois d’expérience, estime que les concours à la Ville devraient être à l’image de ceux que lance le comité du gouvernement, ouverts à plus de candidats et dont les détails du processus de sélection seraient divulgués à l’avance.

À l’échelle gouvernementale, chaque bâtiment public doit acquérir une œuvre d’art d’une valeur d’environ un pourcent de son budget de construction, selon la Politique d’intégration des arts à l’architecture et à l’environnement des bâtiments et des sites gouvernementaux et publics, aussi appelée politique du 1%. Lors de la sélection, un comité formé d’experts en art contemporain présente au propriétaire du bâtiment et à son architecte une sélection d’artistes parmi ceux préalablement inscrits à la banque d’artistes du ministère. Trois d’entre eux devront réaliser une maquette, dont une correspondra finalement au prototype de la future œuvre exposée sur la place publique.

Le Bureau d’art public de la Ville de Montréal échappe à la politique du 1%. Lors de l’acquisition d’une œuvre, les artistes envoient leur candidature si le concours est sur avis public, ou sont directement appelés lorsqu’il s’agit d’un concours sur invitation. Un comité, formé de spécialistes en art contemporain et de citoyens, étudie alors les œuvres d’entre six et 25 créateurs, choisit trois finalistes, puis un gagnant. Entre 1999 et 2008, 27 concours étaient sur invitation et huit par avis public.

«Le système par invitation de la Ville n’est pas complètement transparent», avance l’artiste Rose-Marie Goulet, trois fois finaliste et une fois gagnante de  concours initiés par la métropole. «Quand on regarde la liste des artistes qui sont invités, c’est à peu près toujours les mêmes», dénonce l’artiste, qui estime que cette politique doit absolument être améliorée.

Marie-France Brière, qui a aussi participé à plusieurs concours à la Ville, considère pour sa part que le système par avis public de la Ville est adéquat. «Ça revient au même. C’est une autre façon de procéder, mais c’est aussi pertinent.»

Une question de jury

Rose-Marie Goulet souhaiterait néanmoins connaître le nom des personnes qui siègent au comité lorsqu’elle est invitée à participer. «Il faut voir qui sont ces gens-là et qu’elle est  leur expérience. Des fois, en ne sachant pas qui siège sur les jurys, ça ne donne rien d’appliquer sur un projet. La Ville ne veut pas créer de conflits d’intérêts, mais ça en crée pareil.» L’artiste sculptrice Linda Covit est du même avis. «Comme c’est le jury qui invite les artistes, si la personne qui te connait déjà trouve que tu ne fais pas un bon travail, ton nom ne sera pas sélectionné.»

Francyne Lord, chef de section de l’art public à la direction de la culture et du patrimoine de la Ville de Montréal, s’étonne de la requête de Rose-Marie Goulet. «Le jury n’est pas connu d’avance lors de concours sur invitation parce qu’on ne veut pas créer de malaise. Je n’ai jamais entendu personne se plaindre de ça.» Elle assure qu’au cours des dix dernières années, 81 spécialistes d’art contemporain ont siégé sur les comités de sélection.

Linda Covit a déjà siégé sur un comité, ce qui l’a amenée à comprendre que le comité tient compte du contexte artistique, le type de bâtiments et l’endroit où il se trouve. «Mais au Québec, je préfère le système du 1%. La politique de la Ville est moins ouverte et ça reste toujours un petit bassin d’artistes qui est choisi.»

Si Francyne Lord ne voit aucun problème dans le mode de sélection des jurys, elle explique que le Bureau d’art public est actuellement en train de revoir sa politique, à la suite des recommandations émises lors d’une consultation publique, déposée en 2009.  «À partir du moment où on aura notre propre 1%, il va falloir ajuster ça pour que le système à la Ville de Montréal cohabite avec le 1% du gouvernement. C’est ce qui est un peu plus complexe.»

Rare sont veux qui, au coin des rues Decelles et Queen-Mary, remarquent l’œuvre de granit de Rose-Marie Goulet. Les artistes d’art public le savent, la mise en valeur de leurs créations est souvent difficile. Les rouages de la politique municipale en matière d’art public ne sont qu’une contrainte de plus à leur création, déjà balisée par les comités, les propriétaires, les architectes et leurs goûts du moment en matière d’art contemporain.  La révision de l’attribution des contrats, peuvent-ils espérer, donnera la même chance à un plus grand nombre.

Crédit photo : Art_inthecity – Flickr

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