À la uneCultureCaprices modernes

Avatar Laura Pelletier B10 octobre 20124 min

Galeries et musées brisent leur tirelire pour acquérir de nouveaux gadgets numériques dispendieux.

Près de la station de métro Crémazie à Montréal, l’artiste visuelle Karine Payette partage un impressionnant atelier avec quelques collègues. Ses œuvres s’entassent entre pots de peinture, chambre noire, pinceaux, ordinateurs et projecteurs. Comme beaucoup d’artistes contemporains, elle aime mélanger les arts traditionnels et médiatiques dans ses installations. La transition au numérique n’est cependant pas facile pour l’artiste. Elle doit souvent dénicher elle-même le matériel servant à diffuser ses oeuvres. Si les grands lieux d’exposition s’adaptent rapidement aux nouvelles technologies, les plus petits tardent à le faire par manque de fonds.

«Les galeries privées ont rarement l’équipement nécessaire à la diffusion d’œuvres numériques», relate Karine Payette. Certains musées régionaux manquent eux aussi d’équipement pour satisfaire la nouvelle vague d’artistes visuels. Dans le cadre de son projet Élaboration, présenté au Musée d’art contemporain des Laurentides, la jeune femme a dû laisser tomber trois de ses six projections vidéo initialement prévues. «Le Musée n’avait que trois projecteurs. Il aurait pu en acheter d’autres, mais cela aurait été plus compliqué et me limiter à trois projections m’a permis d’épurer mon exposition.»

Selon la directrice et copropriétaire de la Galerie Trois Points, Émilie Grandmont-Bérubé, avoir plus de subventions donnerait un bon coup de main à plusieurs lieux de diffusion d’art pour qu’ils s’équipent. En mars dernier, le gouvernement québécois annonçait d’ailleurs l’apport de 20 millions de dollars sur cinq ans au secteur culturel, une somme permettant d’encourager l’adaptation aux technologies de pointe. Le Conseil des arts et des lettres du Québec a ainsi été en mesure d’offrir des subventions importantes à plusieurs projets en arts numériques. Le Mouvement pour les arts et les lettres reproche toutefois à ce budget d’être surtout favorable aux musées, aux festivals et événements majeurs. Les petites galeries semblent avoir été oubliées.

Petit à petit

Installée dans une salle sombre du cinquième étage du Belgo, la galerie d’art contemporain SBC diffuse fréquemment des œuvres médiatiques. Malgré ses subventions limitées, elle s’adapte au numérique de façon progressive. «Nous achetons du nouveau matériel en fonction des expositions qui sont choisies par la commissaire Pip Day, assure son assistante Anne-Marie St-Jean Aubre. De plus en plus d’artistes souhaitent projeter leurs images en haute définition, nous avons donc acquis deux projecteurs HD.» À ses yeux, les besoins des galeries en numérique sont grandissants. Elle précise toutefois que ce ne sont pas toutes les expositions médiatiques qui nécessitent de tels équipements. «Certains artistes travaillent avec d’anciens appareils, car c’est l’effet qu’ils cherchent.»

Lorsqu’une exposition nécessite du matériel que la galerie ne possède pas, elle s’occupe de le louer ou de l’emprunter. Anne-Marie St-Jean Aubre s’étonne que tous les lieux d’exposition ne procèdent pas ainsi. «Chaque galerie fait ses propres choix, mais ici, on ne fait pas que présenter l’exposition; on la produit. Nous nous occupons donc de toute son organisation.»

Laissés à eux-mêmes

Pour combler le manque de matériel dans les galeries, Karine Payette entreprend des démarches fastidieuses pour obtenir l’appui d’un centre d’artistes ou d’un commanditaire. «Je dois souvent relancer mes demandes et ça peut prendre plusieurs mois avant d’obtenir un prêt de matériel», affirme-t-elle, ajoutant qu’elle préfère grandement la recherche de matériaux à celles de commanditaires. La jeune femme s’ennuie parfois du temps où elle étudiait à l’École des arts visuels et médiatiques de l’UQAM. Elle pouvait alors emprunter gratuitement le matériel de l’institution. «Toutes les démarches que je dois maintenant faire m’enlèvent du temps pour créer. Ça décourage certains artistes à intégrer du numérique dans leurs œuvres», déplore-t-elle.

Toutefois, plus un artiste est connu dans le milieu, plus les commanditaires ont envie de s’associer à lui, nuance-t-elle. «Avec le temps, une relation de confiance se bâtit entre l’artiste et le commanditaire.» C’est également ce que note la directrice de la Galerie Trois Points, Émilie Grandmont-Bérubé. «La plupart des artistes qui exposent ici sont très équipés. Certains d’entre eux sont professeurs, donc ils peuvent emprunter le matériel de l’institution où ils enseignent. D’autres sont bien connus dans le milieu et ont donc beaucoup de contacts pour emprunter ou louer du matériel.»

Karine Payette espère un jour être dans une telle situation. En fixant un cadre blanc couvert de stores roses sur un des murs de l’atelier, elle explique qu’il s’agit d’une oeuvre numérique qu’elle aimerait réutiliser. Elle hausse les épaules, admettant qu’elle n’a toutefois pas envie de se lancer dans un long processus pour dénicher l’écran nécessaire pour la faire fonctionner.

Crédit photo: Karine Payette

Laisser un commentaire

Votre adresse courriel ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont marqués *