SociétéUne femme d’exception

Marion Bérubé11 avril 20125 min

Le 28 novembre 2006, Caroline Dufour-Jean perdait une partie d’elle-même et apprenait à vivre avec une stomie, une poche qui recueille ses selles. Loin de se laisser abattre, la femme d’affaires riposte en fondant le tout premier centre de stomothérapie du Québec.

Il y a cinq ans, Caroline Dufour-Jean n’aurait jamais conversé avec quiconque de l’opération lui ayant coûté l’usage de ses intestins. La Caroline d’aujourd’hui affiche une confiance sereine par rapport à son abdomen qui lui faisait si honte auparavant. Dans le tout premier centre de stomothérapie du Québec, jonché de fournitures, d’appareils médicaux et même d’une machine à coudre, elle dévoile sans réserve sa stomie – une poche qui recueille ses selles -, le fruit d’un vrai parcours de combattante.

Quand on parle de collection de vêtements adaptés, c’est la collection Anne-Charlotte qui se retrouve sur toutes les lèvres. Anne, en l’honneur de sa fidèle confidente, et Charlotte, le nom de baptême de sa stomie. La femme de 39 ans montre avec fierté les différents modèles de sous-vêtements sexy, maillots et vêtements exposés dans la salle d’attente du centre. «Je ne me trouvais pas belle avec un sac de stomie, je devais penser à quelque chose qui allait me faire retrouver ma féminité et me faire sentir bien dans ma peau. On a commencé à développer des petits cœurs en tissue à mettre sur l’abdomen. Par la suite, je me suis dit que si j’étais capable de faire ça, je pourrai faire des sous-vêtements aussi», explique l’unique créatrice de la collection.

Des obstacles à surmonter

«Ma force de caractère, c’est de me battre et de foncer», déclare d’entrée de jeu Caroline Dufour-Jean. La blonde éclatante a peut-être perdu son intestin, son rectum et son anus, mais elle combat jour après jour les tabous entourant cette région du corps pour partager son expérience. La cause de ses nombreuses douleurs intestinales a été révélée en 2002. À 30 ans, un cancer ovarien en dernière phase la rongeait à petit feu, il ne lui restait que la chimiothérapie pour survivre le plus longtemps possible. «La dernière semaine, je ne voulais plus avoir de chimio, mais mon petit gars de quatre ans m’a regardé dans les yeux et m’a demandé d’aller à l’hôpital pour lui. Je l’ai fait et c’est cette dernière semaine-là qui fait que je suis encore vivante», se remémore-t-elle, visiblement marquée.

Après une miraculeuse grossesse de son deuxième enfant, la colite ulcéreuse s’était encore logée dans son intestin. «J’ai eu une crise de colite en allant faire des manèges avec mon fils et on a dû repartir à la maison, ajoute-t-elle en balayant ses cheveux de la main. Il m’a dit qu’il y a des jours où il aimerait avoir une autre maman que moi. C’est là que j’ai décidé d’avoir une stomie.»

Après l’opération, la première année de rémission a été dramatique pour cette femme à l’épreuve de tout. «C’est un deuil à traverser, je ne pouvais pas le contourner, j’ai dû le vivre étapes par étapes». Elle affirme sans honte ne faire qu’un avec Charlotte, cet être qui l’aide à fonctionner sur une base quotidienne. «En baptisant ton enfant, tu te l’appropries, ce n’est plus un intrus mais une partie de nous-mêmes, explique-t-elle d’une voix calme et posée. Charlotte me fait suer parfois, mais c’est à moi, c’est ma cocotte, c’est une partie de mon âme». Tout comme Caroline Dufour-Jean, plus de 75% des patients du centre ont adopté ce principe grâce aux savants conseils prodigués par cette aidante naturelle.

Incessante battante

Dès son jeune âge, Caroline Dufour-Jean prend à cœur des causes indéfendables – ses causes de mère Teresa, comme elle se plait à les appeler. Abandonnée à trois ans par son père biologique, elle a su tirer profit de chaque échec pour créer quelque chose de constructif. Cet abandon ne lui a pas mis de bâtons dans les roues pour lutter contre le décrochage scolaire durant son secondaire à La Tuque. «Mes parents m’ont toujours dit que j’étais capable de déplacer des montagnes, j’ai été élevé avec cette mentalité-là, de me battre pour mes choses et d’avancer dans la vie», affirme-t-elle en martelant la table de son poing déterminé.

Avec un diplôme de secrétariat comptabilité en main, la conquérante a quitté sa Mauricie natale à 22 ans pour amasser ses sous en vue de devenir avocate, son grand rêve. Bien que son but ait dévié de sa trajectoire initiale, l’entrepreneure a toujours occupé des postes de direction dans tous ses précédents emplois.

Même si le titre d’avocate ne trône pas à côté de son nom, Caroline Dufour-Jean a tout de même une autre grande cause à défendre. «À la suite de mon cheminement personnel, je voulais partager mes connaissances afin que d’autres puissent en profiter aussi. Il n’y a pas toujours une stomothérapeute dans un hôpital et elle ne peut pas expliquer le côté psychologique parce qu’elle n’est pas stomisée», élabore-t-elle de sa voix franche et directe.

Sa nouvelle mission est d’épauler les 30 000 personnes stomisées à travers la province pour les aider à accepter leur nouvelle condition. La visionnaire compte ouvrir trois autres centres au Québec d’ici cinq ans pour éventuellement élargir le tout au reste du Canada. Depuis maintenant quatre ans, la dame à la volonté d’acier a fait ses preuves et est la référence numéro un en matière de stomie. «Je veux aussi créer la première fondation canadienne pour les gens stomisés, parce qu’il y a beaucoup de patients qui ne peuvent pas payer leurs produits», assure-t-elle avec passion.

Malgré toutes les épreuves qu’elle a traversées, Caroline Dufour-Jean ne regrette en rien tout ce qui lui est arrivé. «Je suis stomisée depuis cinq ans et la vie est encore plus belle qu’avant parce que je ne m’empêche plus de rien, je ne suis plus malade. Je fais de la moto, des voyages, du ski, je vais sauter en parachute pour mes 40 ans, il n’y a rien à mon épreuve!»

Photos: Zoé Pouliot-Masse

Laisser un commentaire

Votre adresse courriel ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont marqués *