CultureIl faut sauver le gars des vues

Avatar Audrey Desrochers28 mars 20128 min

S’ils ne revoient pas leurs tactiques de vente, les propriétaires de cinémas pourraient se retrouver sur le respirateur artificiel.

Vendredi soir d’août, le soleil se couche. Dans le grand stationnement du Ciné-parc Joliette, quelque 600 voitures sont garées face à l’écran géant. Les enfants en pyjamas s’emmitouflent sous les couvertures et l’effluve de maïs soufflé envahit les habitacles. Dans une sérénade de klaxons, les spectateurs enthousiastes somment le technicien de démarrer les projecteurs. L’exultation de cette soirée sera éphémère, puisque le terrain du ciné-parc a récemment été vendu à un promoteur immobilier. La numérisation des systèmes de projection nécessite des investissements trop importants.

Dès 2013, tous les nouveaux films seront produits en version numérique seulement. Pour les neuf ciné-parcs québécois restants qui fonctionnent encore en 35 mm, la conversion vers la projection numérisée est une question de vie ou de mort. «Ça coûte en moyenne 100 000 $ par écran», explique le propriétaire du Ciné-parc Joliette et président de l’Association des propriétaires de cinémas et ciné-parcs du Québec (APCCQ), Marcel Venne. Comme les équipements numériques sont plus sensibles au froid et à l’humidité, les propriétaires doivent en plus adapter les installations pour qu’elles soient isolées, aseptisées et chauffées à l’année. À Joliette, le bâtiment rayé orange et beige servant de salle de projection et de casse-croûte, symbole impérissable du kitsch des années 1970, se fait trop vieillissant pour ces investissements majeurs, se désole le sexagénaire.

Dans maintes régions éloignées, les ciné-parcs ont complètement disparu. «C’est dommage quand le seul ciné-parc de la région a fermé ses portes et qu’il faut faire deux heures de route pour en trouver un autre», déplore le passionné de cinéma en plein air et créateur du site cineparc.ca, Jean-Philippe Groleau. Si plusieurs ciné-parcs mettent à leur tour la clé dans la porte, ce sera une perte au même titre que la disparition de La Ronde, dixit Marcel Venne de l’APCCQ. «Moi, ma recette estivale c’est une fois à La Ronde, une fois aux glissades d’eau et une fois au ciné-parc!» Propriétaire des cinémas RGFM depuis 1989, il s’emballe devant l’ingéniosité des spectateurs. «Il y en a qui amène des causeuses dans leur boîte de camion, d’autres qui viennent en autobus», s’esclaffe-t-il.

Coutume familiale, cette activité n’est pourtant pas une tradition nationale québécoise. La sociologue de l’UQAM et spécialiste de la culture populaire, Anouk Bélanger, parle plutôt d’un divertissement de masse qui, comme la taverne, a aujourd’hui un attrait nostalgique. Importé des États-Unis au début des années 1970, le concept des ciné-parcs participe directement de la société américaine. «C’est un peu comme le beurre d’arachide ou le Kraft Dinner, illustre-t-elle. C’est l’emblème par excellence de l’âge d’or de la société de consommation.» Au Québec, l’Église a même interdit ces «lieux de perdition» jusqu’en 1969. Les jeunes baby-boomers, entassés dans leur Datson sport ou dans la grosse Chrysler de leurs parents, devaient alors se rendre jusqu’à Plattsburgh pour profiter du cinéma en plein air.

American dream
Anouk Bélanger considère que l’ère numérique agit comme élément déclencheur d’un inéluctable déclin des ciné-parcs. «Ils se retrouvent toujours en compétition avec plusieurs nouveautés, soutient-elle. Les années 1990 voient l’arrivée de la télé câblée, des générations nouvelles de magnétoscopes, VHS, ordinateur et autres plus récents.» Serge Bouchard abonde en ce sens et ajoute que le phénomène des cinémas extérieurs était particulièrement lié au culte de l’automobile. «L’auto libérait les mœurs: on se promenait en auto, on séduisait dans l’auto, on embrassait sa blonde dans l’auto», raconte l’anthropologue. Selon lui, après la Deuxième Guerre mondiale, la bulle existentielle était dans la voiture. «Aujourd’hui la nouvelle bulle existentielle du numérique, c’est plutôt la solitude de son iPhone et les messages lancés dans le vide comme une bouteille à la mer, constate-t-il, narquois. Donc, évidemment, le ciné-parc est une affaire du passé, c’est sans avenir.»

L’heure des choix
Plusieurs propriétaires de ces lieux de culture en plein air, dont ceux de Saint-Eustache, Saint-Hilaire, Orford et Templeton, ont affirmé dans divers articles de journaux qu’ils espéraient pouvoir passer au numérique. «Nous, on est là pour rester», tranche avec cran la responsable du ciné-parc de Saint-Eustache Brigitte Mathers. La situation reste néanmoins scabreuse pour beaucoup d’autres cinémas extérieurs. «Notre stratégie est de continuer les opérations pour l’été prochain, mais il faudra réévaluer par la suite ce qu’on va faire», temporise le directeur général de Cineplex Divertissement Québec, Daniel Séguin. Sans annoncer leur fermeture, il ne peut pas promettre la survie des ciné-parcs de Boucherville et de Saint-Nicolas au-delà de 2012. «Quatre mois par année, pour nous, ça représente seulement une petite partie de notre chiffre d’affaires», confie celui qui avoue consacrer ses énergies à l’ouverture de cinémas.

Au Ciné-parc Joliette, la lune est déjà bien haute. Le grand stationnement se vide et le parfum de maïs soufflé se dissipe peu à peu. Les enfants dorment sur les banquettes arrière. Les spectateurs quittent pour la dernière fois ce lieu emblématique, muets comme une tombe.

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Accès limité
Dans un centre commercial impécunieux du boulevard Décarie, le hall d’entrée du Cinéma Dollar s’enfièvre. Jeunes et vieux discutent en attendant la représentation de 20h. Tous ces spectateurs n’ont déboursé que 2,50 $ pour leur billet et 1 $ pour leurs friandises. Mouton noir du divertissement cinématographique, le Cinéma Dollar offre une alternative aux traditionnelles projections en salle, où le prix des billets en décourage plus d’un.
Selon l’Institut de la statistique du Québec, les ménages ont dépensé en moyenne 81 $ pour aller voir des films sur grands écrans en 2007. Pour ceux dont le salaire annuel ne dépasse pas les 30 000 $, seulement 35 $ ont été consacrés à ce loisir. «Un prix d’entrée à huit ou douze dollars, en mon sens, c’est beaucoup trop cher pour les gens de la classe moyenne, déplore le propriétaire du Cinéma Dollar, Bernie, dans un anglais posé. Je suis le seul au Québec à offrir aux gens une expérience de cinéma à rabais.»

Pour le rédacteur en chef de la revue spécialisée en cinéma Séquence Élie Castiel, le prix des billets a augmenté proportionnellement au coût de la vie. Il voit cependant le virage numérique d’un bon œil. «Quand on considère que les bobines 35 mm coûtent très cher à envoyer par la poste et qu’en numérique ça ne coûte presque rien, je pense que les cinémas vont au moins geler leurs prix pour un bout de temps.» Même le 3D ne devrait pas trop faire grimper les prix. Le directeur de la programmation de la Cinémathèque Fabrice Montal estime que la technologie mourra dans l’œuf. «Ce n’est pas si rentable. Ça a été la saveur du mois», juge-t-il. Il restera toujours des salles conventionnelles où les billets sont légèrement moins coûteux.

Projection privée
Selon le rédacteur en chef de Séquence Élie Castiel, le rapport du spectateur à l’écran a nettement changé, voire régressé depuis les quinze dernières années. «Est-ce que ça vaut la peine que je dépense autant pour voir un film au cinéma, alors que je peux en écouter un sur une autre plateforme qui me convient bien?» se questionne-t-il en faisant référence aux téléphones cellulaires, ordinateurs, cinémas-maison et autres innovations. Véritables emblèmes d’une génération, ces nouvelles plateformes de visionnement conduisent à un amenuisement du taux de fréquentation des cinémas québécois, suppute le rédacteur en chef. D’après des données publiées par l’Associated Press, les revenus liés au cinéma ont d’ailleurs baissé de 4% au Canada en 2011. Le propriétaire du Cinéma Dollar, Bernie, ajoute pour sa part que l’essor d’Internet et des téléchargements illégaux opèrent une baisse de sa clientèle.

Âge d’or du cinéma
Le rédacteur en chef de la revue spécialisée en cinéma Séquence Élie Castiel, a remarqué que pour les spectateurs plus âgés, qui se sont éveillés à la culture cinématographique au fort de son apogée, le cinéma passe encore inévitablement par le grand écran. «Pour eux, ce n’est pas une question de voir un film, c’est aussi une question de socialisation, estime-t-il avec passion. C’est de voir la réaction du public, les rires et les pleurs. Tout ça fait partie de l’expérience cinématographique.» Il s’attriste de constater que cet aspect se perd dans le vide des nouvelles plateformes de visionnement.

Love Story
Pour appâter les spectateurs, les cinémas exposent d’éblouissants panneaux où se relaient les films à l’affiche. Les Aventures de Tintin ou Le vendeur? Sherlock Holmes ou La fille du puisatier? Selon Élie Castiel, de Séquence, le choix des consommateurs s’arrête bien souvent sur le blockbuster. «Ils vont ainsi sentir qu’ils investissent leur argent dans un film pour lequel ils auront un plaisir assuré», explique-t-il. Reste qu’il croit très fort en l’histoire d’amour que vivent les Québécois avec leur cinéma. «Ils réfléchissent un peu moins avant de dépenser pour un film d’ici. Pour encourager nos artisans, ils sont prêts à prendre le risque d’être déçus.» Le directeur de la programmation de la Cinémathèque Fabrice Montal a aussi foi en cette relation particulière. «Il y a plusieurs films québécois qui font leur public, d’autant plus qu’il y a un véritable engouement depuis 2007, alors qu’on a dépassé le cap des 100 films par année, note-t-il. Les gens sont attirés vers un discours cinématographique propre au Québec.»

Au Cinéma Dollar, la programmation est essentiellement anglophone. «Nous n’avons pas souvent des films québécois, parce que les films hollywoodiens sont meilleurs pour la business», avoue le propriétaire, Bernie. Du fond de la salle, il observe fièrement la centaine de spectateurs. «L’argent, c’est important, admet-il en murmurant. Mais quand je vois une mère qui a seulement 15 $ en poche et qui peut payer l’entrée et du popcorn pour toute sa famille, alors là je me sens vraiment bien dans mon cœur.»

Illustration: Sophie Chartier

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