SociétéDes poissons cokés

Avatar Catherine Lévesque18 janvier 20124 min

Anovulants, indométhacine, gemfibrozil. Chaque jour, le fleuve Saint-Laurent avale un cocktail de médicaments. De la bouche de l’humain aux égouts, les pilules menacent le bien-être de la faune aquatique.

Antidote 10

Les moules d’eau douce du Saint-Laurent se travestissent à la sortie du point de rejet des eaux usées de Montréal. Selon une étude commandée par Environnement Canada en 2004, les hormones contenues dans la pilule contraceptive ont grandement affecté le sexe des moules, qui non seulement se féminisent, mais peinent à se reproduire. Alors que les femelles ne représentaient que 41 % de la population au début de l’expérience, elles comptaient pour 66 %, un an plus tard. Avec deux femelles pour un mâle, le ratio a de quoi échauffer la gent masculine, mais refroidir les écologistes.

La petite pilule quotidienne semble anodine à l’humain, qui l’élimine en lisant le journal au petit coin. Mais une partie du médicament ou de la drogue demeure non transformée, explique Jean-Pierre Gagné, professeur et chercheur en géochimie organique marine à l’Université du Québec à Rimouski. «La cocaïne, par exemple, n’est métabolisée qu’à 45% par le corps humain. Le reste est éliminé dans les eaux usées. Par la suite, ce sont les organismes aquatiques qui accumulent les substances dans leurs graisses.»

Les douteux mélanges d’hormones piquent l’orgueil des mâles restants, car si la faune se féminise, sa libido est à zéro. «Même à faible dose, les médicaments rejetés entrainent une perturbation du système endocrinien, avertit Marc Olivier, chimiste en environnement et professeur à l’Université de Sherbrooke. Selon le produit déversé, il peut y avoir un agent masculinisant ou féminisant qui affecte la fertilité.»

Un système désuet
En raison de la densité de population, les grandes villes émettent plus de rejets toxiques, mais Jean-Pierre Gagné souligne que la capacité du fleuve Saint-Laurent a été surestimée. «Il y a une trentaine d’années, la pollution était minimisée. Tout le monde se disait que les eaux polluées de Montréal allaient se diluer en suivant le courant du fleuve.» En mars 1999, le ministère de l’Environnement du Québec avait déposé un rapport sur l’état de l’eau du fleuve entre 1990 et 1997, qui indiquait une détérioration à partir de la partie nord de l’île de Montréal. Une analyse de 2005 démontre que, depuis 1998, la contamination bactériologique des coliformes fécaux a fortement augmenté en aval de Montréal. Depuis, plutôt que de se diluer, elle ne cesse de se répandre. Le Ministère parle plutôt de contaminants «émergents», qui résultent des nouvelles technologies capables d’analyser ces nouvelles substances. «La capacité à évaluer la toxicité de ces substances et leurs effets potentiels sur la vie aquatique ne progresse pas au même rythme, nuance Sophie Roy, responsable des relations de presse du ministère de l’Environnement. Il en résulte des confirmations de la présence de nouveaux produits dans les cours d’eau, sans qu’il soit pour autant possible d’évaluer si la situation est grave.»

La station d’épuration Jean-R.-Marcotte, située dans l’est de la ville, est la troisième plus grosse station d’épuration au monde. À elle seule, elle traite l’ensemble des eaux usées de la métropole, l’équivalent d’un stade olympique rempli d’eau chaque jour. Les chimistes déplorent toutefois les technologies vieillottes, qui déversent dans le fleuve plus de la moitié de substances actives dissoutes. «L’usine de Montréal n’effectue qu’un traitement primaire de l’eau, déplore le chimiste Marc Olivier. C’est un vieux concept d’aménagement des années 70, avant la prise de conscience environnementale.»

Selon la Ville de Montréal, il n’y a pas de normes provinciales sur le processus d’épuration. Chaque municipalité peut donc traiter l’eau du fleuve comme bon lui semble. «L’usine de Montréal est incapable de détecter les agents perturbateurs dans les déchets humains, affirme Marc Olivier. C’est une catastrophe en termes de procédés.» Le Ministère, lui, trouve que la situation de Montréal est normale. «L’état du Saint-Laurent est analogue à ce que l’on constate ailleurs dans le monde», estime Sophie Roy.

Depuis 1998, la Ville de Montréal procède à des études pour rénover le système d’eaux usées. En juillet 2009, les gouvernements provincial et fédéral ont annoncé un investissement commun de 127,5 M$ pour une mise à niveau de la station d’épuration Jean-R.-Marcotte. La métropole fournira 22,5 M$ du coût total de 150 M$. Selon Philippe Sabourin, chargé des relations avec les médias de la Ville de Montréal, l’appel d’offres est toujours en cours, mais le délai prévu pour la fin du projet, soit 2015, devrait être respecté. «Après de multiples études, nous avons décidé de traiter les eaux usées avec la technique de l’ozonation. Ce sera la première fois qu’elle est appliquée à une aussi grande échelle», assure-t-il.

Injecté sous forme de bulles, l’ozone oxyde la matière organique et détruit les bactéries. Les recommandations de l’Institut national de la recherche scientifique et de la firme SNC-Lavalin indiquent bon nombre d’avantages de l’ozonation par rapport à la désinfection par rayonnement UV. Plus de 55 stations d’épuration au Québec utilisent le système aux ultraviolets, une solution plus populaire, mais qui triple le taux de mortalité des truites mouchetées. L’ozonation, elle, élimine 75% des produits pharmaceutiques ou cosmétiques, selon les études. Même si cette solution est fortement encouragée, les scientifiques du milieu émettent certaines réserves. «C’est un pas dans la bonne direction, mais il faut faire attention, prévient Jean-Pierre Gagné. Ce ne sont pas tous les composés chimiques des médicaments qui réagissent de la même façon à l’ozone.»

Un geste salutaire pour les poissons en quête de leur identité sexuelle, mais un coup dur pour le portefeuille des citoyens. En plus des 150 M$ prévus, les coûts de fonctionnement et d’entretien risquent d’être à la charge de l’administration de la Ville. Rien pour aider à faire passer la pilule.

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