À la uneSociétéBouder notre vigne

Avatar Philippe Lépine6 novembre 20115 min

C’est bien connu: les Québécois trinquent. Mais c’est souvent à la santé économique des Français que nous levons notre verre. Pour sauver son monopole, la Société des alcools du Québec privilégie les vins français au détriment des vignes d’ici.

Lorsqu’ils sont à la recherche d’une bouteille de vin qui accompagnera parfaitement le dîner, la très souriante employée de la Société des alcools du Québec (SAQ) propose à ses clients les traditionnels vins italiens et français. Ces conseils répétés en faveur du jus de la treille outre-Atlantique font bondir les producteurs vinicoles québécois. L’aimable préposée est-elle à blâmer? Les vins québécois ne représentent qu’un pour cent de tout ce qui se retrouve sur les tablettes de la SAQ.

Les vignerons qui vendent leurs produits à la société d’État ne doivent pas espérer cultiver la richesse. «La plupart du temps, on vend à perte. On le fait pour une meilleure visibilité de nos produits», affirme le président de l’Association des vignerons du Québec et propriétaire du vignoble l’Orpailleur, Charles-Henri de Coussergue, d’un ton résigné. Le traitement fiscal du vin et des cidres du Québec demeure la principale pomme de discorde. Les accords de l’Organisation mondiale du commerce signés en 1994 stipulent que le Canada ne doit pas favoriser ses produits locaux afin d’éliminer les entraves au commerce international. Les monopoles ont été tolérés à cette condition. Les producteurs vinicoles québécois n’ont donc pas le droit de vendre leurs produits partout (seulement sur place, dans les restaurants et dans quelques foires alimentaires) et n’ont droit à aucun tarif préférentiel.

La Liquor Control Board of Ontario – équivalent de la SAQ en Ontario – mousserait toutefois davantage les produits ontariens à la suite d’une entente conclue avec les producteurs il y a près de 20 ans. Aujourd’hui, le détaillant ontarien compterait environ 40% de vins ontariens sur ses tablettes et favoriserait ainsi l’industrie vinicole dans la province, selon Charles-Henri de Coussergues. La Colombie-Britannique et la Nouvelle-Écosse feraient de même et nos voisins du Sud produiraient jusqu’à 70% du vin qu’ils consomment. Et si le cas de l’Ontario tarabuste quelque peu l’Union européenne, nul ne réussit à contrecarrer l’organisation de cette industrie provinciale en plein essor. «Théoriquement, on n’a pas le droit de faire ça, mais les accords finalement été signés et on ne trouve plus les écrits. Le Québec aimerait bien arriver à une telle entente», souligne le gestionnaire de l’Orpailleur. C’est ce que l’Association des vignerons du Québec (AVQ) demande à l’État afin de développer une industrie vinicole aussi florissante au Québec. Charlotte Reason, présidente de l’Association des vignerons indépendants, promet de faire des demandes plus énergiques que par le passé pour obtenir gain de cause.

Trop cher

Les contraintes climatiques, en partie déjouées grâce au développement de l’expertise, empêchent les vignerons d’être concurrentiels avec les grands exportateurs vinicoles. «On n’est pas en mode Bordeaux, où il faut liquider tous les tonneaux afin de continuer la production», explique Charlotte Reason. Certes, les producteurs remplissent de plus en plus de bouteilles, mais pas assez pour fournir les centaines de succursales de la SAQ qui écoulent très rapidement leur marchandise. La société d’État vend environ 180 millions de bouteilles par année. Devant ce chiffre colossal, la vente des quelque 200 000 bouteilles québécoises paraît comme un bouchon de liège dans un champ de vigne.

Selon Charlotte Reason, le pays de Vigneault manque de volonté. «Les vins québécois ne sont pas tellement payants pour la SAQ. Elle préfère acheter des vins français à 1 $ le litre et vendre les bouteilles à 20 $», indique-t-elle. Dans une lettre publiée dans la Voix de l’Est, Léon Courville, propriétaire du Domaine les Brome, souligne que plusieurs organisations françaises paient la SAQ pour mettre en avant plan les vins français. Québec ne peut imiter cet appui avec ses producteurs, sous peine de perdre son monopole s’il favorise ses produits.

La gestion gouvernementale est un gros irritant pour les producteurs. L’industrie de la vigne repose sur quatre ministères – ceux de l’Agriculture, de la Sécurité publique, des Finances et du Développement économique – qui se passent le dossier comme une patate chaude.

Le nombre de producteurs vinicoles ne cesse d’augmenter au Québec. Il est passé de 25 à 98 en moins de 20 ans. L’offre est donc au rendez-vous aujourd’hui, mais le contexte administratif mine le travail des petits viniculteurs, selon Charlotte Reason. Encore victimes d’une mauvaise réputation, ils s’acharnent à maîtriser l’œnologie. «Après 30 ans de recherches et de développement, les vins québécois sont comparables à ceux de nos voisins européens. Plutôt qu’encourager la diversité agricole et de générer plusieurs emplois en région, la SAQ enrichit le monde», s’offense le président de l’AVQ. L’État voulait même retirer le droit aux producteurs vinicoles du Québec de se rendre dans les festivals agroalimentaires et agrotouristiques servant à faire découvrir leurs produits. Une cause que la province a récemment perdue en Cour supérieure.

Si certains se plaignent des prix prohibitifs des vins québécois, il ne faut pas croire que les producteurs vinicoles s’enrichissent. Le métier de la vigne est davantage une passion qu’une courroie vers la prospérité. «Nous n’enregistrons bien souvent que des pertes et même si on se bat pour une meilleure valorisation, nous demeurons confrontés à cette grosse machine qu’est la SAQ», lance Charlotte Reason, indignée.

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Souvenir d’un apogée

Dans les années 1990, lorsque le Parti Québécois était au pouvoir, cinq producteurs vinicoles avaient fait des pressions auprès du gouvernement pour vendre leurs produits à la SAQ, qui leur refusait l’accès à l’époque. Finalement, la SAQ avait signé une entente leur permettant de toucher à 24% de la taxation sur les bouteilles. Un accord d’une durée de cinq ans censé être facilement renouvelable. «Avec ces compensations monétaires, on aurait pu avoir une industrie vinicole prospère jusqu’à la fi n de nos jours», affi rme Charles-Henri de Coussergues, qui faisait partie des contestataires. Le pourcentage de redevance est ensuite passé à 18%, puis 8% et même 0%. Il est récemment revenu à 18% jusqu’au 31 mars 2012. Un montant insuffisant, selon l’Association des vignerons du Québec.

 

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Aide gouvernementale

Quelques subventions du ministère de l’Agriculture sont octroyées aux producteurs vinicoles par le biais du programme de Transformation alimentaire du Québec. Diffusées insuffisamment, les subventions offertes sont méconnues par plusieurs viticulteurs, croit Charlotte Reason, présidente de l’Association des vignerons du Québec.

 

Photo: Alexandra Gendron-Deslandes

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