À la uneSociétéRasta pure laine

Avatar Myriam Lemay-Gosselin13 octobre 20115 min

Les cheveux entrelacés descendant le long de leur dos, ils rêvent d’Afrique, de Jamaïque et de liberté. Ils sont Blancs, Noirs, tous unis par l’amour de Dieu, le Jah. Dans la Belle Province, quelques marginaux ont atterri en terre rastafarienne.

De la musique reggae joue en sourdine, les murs s’effacent derrière des affiches rouge, jaune, vert. Des visages de Bob Marley tapissent le corridor.  Nous sommes en Jamaïque, la chaleur en moins, à deux pas du parc La Fontaine. Bien calé dans son sofa, un pure laine porte fièrement de longues dreadlocks, symbole de son appartenance à la religion rasta.

André Ladouceur, alias Général Shiloh, caressait le rêve un peu fou de fonder un village rastafarien dans les Laurentides. Il a vite déchanté. «Je me suis rendu compte que nous ne sommes pas assez nombreux», raconte-t-il en riant. Selon le recensement de Statistique Canada de 2001, le rastafarisme compte 1135 disciples à travers le pays, dont 865 hommes et 270 femmes, pour la plupart âgés de 25 à 44 ans. «Nous devons être une centaine au Québec, pas plus», estime le travailleur de la construction.

«Avant, j’étais un freak, explique l’ancien candidat du Parti vert du Canada, Christian Lajoie. Puis, j’ai trouvé des gens qui pensaient comme moi et ça m’a aidé à me sentir moins seul.» Le Lavallois n’a jamais mis les pieds en Jamaïque, mais a été séduit par la souplesse rastafarienne. «Il n’y a pas d’interdits, seulement des conseils», résume-t-il. La religion est très personnelle: ni lieux de culte, ni dogmes, ni leader. Les rastas font éclore leur spiritualité dans la méditation, la lecture de la Bible et leur amour profond pour Dieu, le Jah.  «C’est une croyance très traditionnelle basée sur les sources bibliques, mais aussi très créative, observe le professeur de science des religions de l’UQAM, Guy Ménard. C’est une sorte de bricolage basé sur le christianisme.»

Le mouvement s’appuie sur certains écrits de l’Ancien Testament et ses adeptes croient que l’empereur Hailé Sélassié 1er, roi d’Éthiopie de 1930 à 1974, est le Messie, l’incarnation de Dieu, le Ras Tafari. «L’important, c’est d’accomplir le travail d’Hailé Sélassié, de respecter ses enseignements et de suivre son exemple», soutient l’adepte André Ladouceur.

D’abord un mode de vie

Les rastafaris n’apprécient pourtant pas l’étiquette de religion. «Ils insistent tous sur le fait que ce n’en est pas une, assure la réalisatrice française du documentaire Le Premier Rasta et spécialiste mondiale du mouvement, Hélène Lee. Ils parlent plus de mode de vie, d’autosuffisance, d’indépendance.» La plupart ont un style de vie qui tire ses règles des écrits bibliques: ils ne se coupent pas les cheveux, ne mangent pas de viandes et ne consomment pas d’alcool.

André Ladouceur avoue ne pas être végétarien, mais achète ce qu’il y a de plus naturel.  «Le fondement, c’est d’être le meilleur possible, de vivre le plus sainement», argue-t-il. D’autres, comme le Montréalais rebaptisé Jah Lex, vivent strictement le rastafarisme. Membre de la branche la plus orthodoxe des rastas, les Bobo Ashantis, il respecte le shabbat, un jour de repos consacré au culte durant lequel il jeûne. Il lit aussi des psaumes tous les matins. «C’est vraiment très exigeant comme mode de vie, convient-il à l’autre bout du fil, en Jamaïque. Par exemple, mes dreads doivent être cachés sous un turban, parce que je dois me détacher de l’image qu’ils projettent.»

Qui dit rasta dit aussi ganja, appelée «herbe de sagesse». La drogue leur permet de se rapprocher du divin, de pratiquer leurs sacrements. Mais surtout de s’éloigner de Babylone, un concept métaphorique qu’ils rejettent. Ils l’assimilent au monde occidental et, par extension, au matérialisme et aux iniquités. «Je fume souvent la ganja pour oublier l’injustice de la société», reconnaît Christopher Anderson, un sachet de marijuana dans les poches. Le rastafari jamaïcain établi sur la Rive-Sud a même souffert de dépendance et a dû prendre une pause pour se prouver qu’il pouvait vivre sans elle.

Dans l’univers rastafarien, une grande place est accordée au look. La mode vestimentaire est très caractéristique, à la limite de la caricature. Vêtements aux couleurs de la Jamaïque, motifs aux couleurs de l’armée et dreadlocks sont aujourd’hui stéréotypés. L’auteure et documentariste Hélène Lee rappelle qu’à l’origine, le style était une façon d’affirmer son identité. «Dans le cas des rastas, c’était d’autant plus important qu’ils sortaient d’une époque où il fallait se défriser et se décolorer la peau pour être accepté socialement, où l’on épousait « clair » pour « améliorer la race ».» L’esthétique allait donc de pair avec l’expression de la beauté noire, naturelle.

Le premier rasta

Le mouvement est né en pleine époque coloniale. En 1920, un militant antiségrégationniste, Marcius Garvey, annonce qu’un roi sera couronné en Afrique et qu’il délivrera les Noirs de l’oppression. La prophétie se réalise lorsque Hailé Sélassié, descendant direct du roi Salomon, accède au trône d’Éthiopie. Dès lors, le rastafarisme prend vie en Jamaïque, aidé par le charismatique marin Leonard Percival Howell qui propage le message de son ami Garvey. Il fonde en 1939 le Pinnacle, la première communauté rasta. Les rastafaris sont d’abord marginalisés et persécutés. Ils seront légitimés lors de la visite royale du Ras Tafari en Jamaïque, puis connus mondialement grâce à un célèbre ambassadeur, Bob Marley.

Au début des années 1950, le «roi des rois» Hailé Sélassié est honoré par l’Université de Montréal. L’événement sert d’étincelle au rastafarisme version québécoise. Les thèmes de retour en Afrique et d’émancipation des Noirs se sont progressivement effacés pour faire place à une philosophie qui transcende les frontières.

Malgré tout, les rastas n’ont pas la vie facile dans le «Babylone» de la Belle Province. Selon un sondage réalisé pour le compte de TV5, 60% des Québécois estiment que les dreadlocks représentent un manque d’hygiène. Près de sept Québécois sur dix croient que fumer la marijuana pour des raisons spirituelles n’est qu’une façon de justifier la consommation d’une drogue illégale. «C’est difficile de porter des dreads, laisse tomber Christian Lajoie. Non seulement c’est lourd sur la tête, mais en plus, c’est lourd comme implication.»

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Fumer, un droit religieux?

Le rastafari André Ladouceur a déjà été arrêté pour possession de drogue. «Quand j’ai dit au policier que j’étais rasta, il m’a seulement demandé de ne plus fumer en public et m’a laissé aller», se rappelle-t-il. Si les forces de l’ordre sont parfois tolérantes, la consommation de cannabis pour des raisons religieuses n’est pas légale au Canada, contrairement à l’Italie. «Ici, s’ils plaident la liberté de culte pour se justifier, je doute fort qu’ils ne gagnent. C’est une question de politique publique», allègue la professeure au Département des sciences juridiques de l’UQAM Lucie Lemonde.

Photo: Myriam Lemay-Gosselin

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