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Avatar Laura Pelletier B12 octobre 20114 min

Le département de philosophie de l’UQAM a trouvé la solution au problème de l’enseignant coincé. Fini le cliché du professeur qui passe le cours le nez dans son livre. Pour être engagés, les candidats doivent performer devant un jury d’étudiants critiques.

Un philosophe au CV impressionnant livre une conférence sur l’épistémologie empiriste de la philosophie de John Stuart Mill. Son auditoire, formé d’enseignants et d’étudiants, l’écoute attentivement, prêt à dénoncer les moindres contradictions. C’est par cette méthode transparente, mais intimidante, que sont choisis les professeurs de philosophie de l’UQAM depuis plus de dix ans.

Les départements sont libres de choisir la méthode d’embauche qui leur convient, tant qu’elle est conforme à la convention collective des professeurs. Celui de philosophie a décidé de donner aux élèves le pouvoir d’influencer la décision prise par le corps professoral. Les dossiers des postulants sont étudiés par divers comités, puis les favoris doivent faire leurs preuves devant tout le département.

Le processus a été revu après qu’une embauche se soit mal déroulée. «Un candidat non sélectionné avait protesté contre le choix du département», explique le directeur du département, Alain Voizard. Selon lui, la décision des étudiants ajoute de la crédibilité à celle des enseignants. «Depuis, les embauches se déroulent bien et tout le monde en sort satisfait.»

La performance

Tous les étudiants et enseignants du département sont invités à assister à la procédure d’embauche des aspirants professeurs et à leur poser des questions. «Chaque année, au moins une vingtaine d’étudiants y sont présents», indique Julien Henry, un étudiant du département qui a assisté à plusieurs d’entre elles l’année dernière. Après l’épreuve, les étudiants s’entendent sur un candidat à recommander. Leur opinion influence le choix final, même si, comme le rappelle Vincent Guillin, professeur de philosophie des sciences humaines à l’UQAM, «en bout de ligne, le droit de vote revient aux enseignants». Ce dernier avait passé un mois à se préparer pour l’épreuve. «J’avais choisi un sujet que je maîtrisais déjà, mais je devais l’adapter pour qu’il corresponde au contexte d’embauche.»

Le public tente alors de trouver les failles dans les propos des conférenciers durant la période de question. «On teste le candidat», avance Julien Henry, qui admet que ce sont surtout les professeurs qui ont tendance à poser des questions piège. «Certains vont faire des préambules de cinq à dix minutes à leur question. D’autres vont tenter de créer des fausses pistes ou de déstabiliser le postulant.»

Ces professeurs potentiels se retrouvent parfois dans des situations gênantes. «Si un candidat n’est pas en mesure de répondre à une question ou s’il se contredit, il y a souvent des rires dans l’auditoire, mais il n’y a pas de manque de respect. On n’a jamais vu un candidat sortir en pleurant», ajoute l’étudiant.

C’est l’une des craintes des départements qui choisissent de s’en tenir à la méthode décrite dans la convention collective des enseignants ou à celle suggérée par les ressources humaines de l’établissement. Lucie Robert, directrice du département d’études littéraires, explique que son département fonctionne ainsi pour éviter de «laisser la rumeur publique détruire la réputation des candidats qui se seraient « plantés », faute d’expérience». Elle ajoute que les courts délais rendent la tâche presque impossible.

Le processus est long, mais porte fruits, selon Julien Henry. «Il est important pour les étudiants d’avoir un certain degré de pouvoir. En plus d’augmenter notre sentiment d’appartenance au département, ça évite qu’on tente de faire renvoyer certains enseignants qui ne feraient pas l’affaire.» Un cas semblable s’est produit l’an dernier dans le département de philosophie, mais puisqu’il s’agissait d’un chargé de cours et non d’un professeur, il n’était pas passé par ce processus lors de son embauche.

«Les étudiants remarquent certains détails qui échappent aux professeurs, indique Vincent Guillin. En plus, cette méthode montre que le département confère de la valeur à ce qu’ils disent. Tout s’était très bien déroulé durant mon embauche. Je ne crois pas que de donner la parole aux étudiants soit nuisible.»  D’autres départements, dont celui de linguistique, adoptent une méthode d’embauche similaire.

«Le cliché du professeur blasé existe dans tous les départements, admet Julien Henry. Si les étudiants étaient impliqués dans le processus d’embauche des professeurs dans les autres départements, peut-être que ce phénomène serait moins présent.»

Illustration: Dominique Morin (spoutnikmorin.net)

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