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Catherine Lévesque30 septembre 20115 min

Sous l’œil envieux de leurs collègues féminines, les hommes qui osent le ballet classique revêtent leurs maillots noirs et se font ouvrir grand les portes des conservatoires si le cœur leur en dit. Dès leur sortie de l’école, les compagnies se les arrachent.

13h30. Dans le local de l’École supérieure de ballet du Québec (ESBQ), on fait signe à la pianiste de commencer à jouer. Peu à peu, les garçons s’échauffent à la barre sous l’œil attentif du maître de ballet. Sur cette classe de six danseurs, un ou deux d’entre eux termineront leur formation dès la fin de l’année scolaire, pour ensuite se faire repêcher par une compagnie professionnelle.

Élève à l’EBSQ, Guillaume Tisseur avait déjà effleuré l’art du ballet, puisqu’il devait suivre quelques cours pour parfaire sa formation en patinage artistique. Mais son rêve de devenir le prochain Elvis Stojko reste sur la glace, à la suite d’une blessure qui a failli lui coûter la main. Exit les patins; ce sont plutôt des chaussons qu’il enfile dans une école de loisirs à La Pocatière. Il ne s’entraîne qu’une fois par semaine, jusqu’à son admission en 2009, à l’âge de 17 ans.

Alors que des dizaines d’années de pliés et de pirouettes sont souvent nécessaires pour les filles, Guillaume Tisseur en était encore à ses premières arabesques lorsqu’il a pris la chance d’auditionner à l’EBSQ. Il a finalement été recruté dès l’automne suivant. Ils n’étaient que deux garçons à tenter leur chance dans la région de Québec, comparativement à une quinzaine de filles, dont trois heureuses élues. «Les écoles te prennent parce qu’il manque de garçons, que tu aies une technique ou pas», explique-t-il.

Même son de cloche du côté des compagnies professionnelles, toutes danses confondues: les directeurs s’arrachent les mâles désireux de danser. On les recrute jusqu’à 25 ou 26 ans, un âge pourtant avancé dans un milieu fermé aux signes apparents de la vieillesse. «À 17 ans, l’âge où j’ai commencé à danser, mon corps était formé, se remémore Alexis Simonot, directeur de l’Académie du Ballet Métropolitain de Montréal. J’avais beau être raide, moins souple que les autres, on m’excusait. On me répétait que ce n’était pas grave, que j’étais un gars et que je pouvais me le permettre.»

Mais tout n’est pas rose pour les danseurs, tous sexes confondus, la pression de bien paraître étant toujours très forte dans le milieu. Lors du premier spectacle de son École métropolitaine de ballet, il y quatre ans, Alexis Simonot avait dit à ses danseuses «de faire attention» à leur poids, sans vouloir trop les préoccuper avec leur corps. «On fait beaucoup de sensibilisation par rapport au poids au Québec, reconnaît-il. Mais des gens du public sont venus me voir après le spectacle pour me demander pourquoi j’avais mis des grosses filles sur la scène. Pourtant, elles étaient d’une taille normale. C’est un peu ironique.»

Lui-même ancien anorexique, Guillaume Tisseur considère qu’au moins une fille par année serait aux prises avec ce problème à l’ESBQ. «Les filles, elles, subissent beaucoup de pression, déplore-t-il. C’est blessant, mais le monde du ballet cherche un certain type de corps, sinon on ne se fait pas engager.» Du haut de ses six pieds, lui-même se fait régulièrement reprocher son manque de muscles, à tel point qu’une professeure de l’ESBQ lui aurait demandé de prendre des suppléments, soit de la créatine ou des stéroïdes.

«On exerce une pression différente pour les hommes, confirme Norma Sue Fisher-Stitt, directrice des programmes de maîtrise et de doctorat en danse à l’Université York, en Ontario. Ils doivent être des athlètes accomplis pour soulever leurs partenaires et absorber le choc de la descente, entre autres.» Les efforts fournis ne transparaissent pas, toutefois, laissant croire que la danse est un jeu d’enfant. «Les émissions de danse contribuent à briser les stéréotypes du danseur homosexuel et féminisé. Ceux qui pratiquent le ballet savent à quel point c’est un sport exigeant», rappelle Anik Bissonnette, directrice artistique de l’EBSQ. L’émission Ils dansent, à Radio-Canada, est un bon exemple. En effet, l’équipe de production exige des concurrents une solide base en ballet classique. Ils s’y entraînent à raison de trois répétitions par semaine, plus que n’importe quel autre style. «On ne peut pas devenir danseur sans avoir touché au ballet classique. C’est impossible», affirme Anik Bissonnette.

Frêle, délicate, celle qui a été la première danseuse des Grands Ballets Canadiens pendant près de 17 ans a pris les rênes de la direction artistique de l’ESBQ en mai 2010. Depuis, elle forme beaucoup plus de garçons, une denrée rare dans le milieu. De 10% avant son arrivée, ils forment maintenant 15% des élèves de l’école grâce à son obstination. Une statistique qu’elle compte doubler au cours des prochaines années en recrutant davantage de jeunes talents masculins. «Il est beaucoup plus facile pour un garçon que pour une fille de se faire recruter, reconnaît-elle. On en prend soin, vu qu’il y en a peu.»

Si les écoles sont plus ouvertes, le parcours des futurs danseurs n’en demeure pas moins semé d’embûches. Et dans les faits, rares sont ceux qui assument pleinement leur passion par peur du regard que les autres pourraient porter sur eux. Alors qu’elle était marraine du programme danse-études au collège Jean-Eudes, à Montréal, Anik Bissonnette se souvient d’un adolescent, le seul à avoir osé la danse dans le programme. Il n’y est resté qu’une année. «D’autres garçons l’attendaient dans la cour d’école pour le battre après le cours de danse, raconte-elle avec émotion. Ça m’a fendu le cœur de savoir ça.» De son côté, Alexis Simonot assiste dans ses classes à l’École métropolitaine de ballet à un repli identitaire de la part d’un jeune homme dans la vingtaine. «Son père ne sait pas qu’il suit des cours de ballet, évoque-t-il. Le reste de la famille garde son secret. Pourtant, il vit encore chez ses parents!»

La bataille des sexes
D’abord reconnue comme étant une danse bourgeoise pratiquée par les deux sexes, le ballet est devenu une activité typiquement féminine au 18e siècle. Selon Norma Sue Fisher-Stitt, le ballet aurait été institutionnalisé par Louis XIV. Ce n’est qu’après la Révolution française, alors que l’Opéra de Paris doit s’autofinancer, que la danse devient une affaire de femmes. «Les hommes de la bourgeoisie étaient prêts à payer pour voir des jeunes femmes danser, soutient-elle. Dès lors, les danseurs mâles n’avaient plus la cote; ils sont devenus moins intéressants.»

Du Lac des cygnes, de Matthew Bourne, dansé uniquement par des hommes aux Ballets Trockadero de Monte Carlo, où les ils dansent sur pointes, les possibilités sont maintenant presque infinies. Comme toute forme d’art, le monde de la danse s’adapte aux nouvelles réalités. «Le danseur parfait n’existe pas, concède Guillaume Tisseur. C’est un art difficile et subjectif, basé sur le beau, mais c’est de plus en plus accepté comme étant aussi un sport d’hommes.»

Crédit photo: Mathieu Harrisson

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