Non classéLire entre les vignes

Arnaud Stopa21 avril 20115 min
«Il n’y a pas de hasard, mais le privilège d’être au bon endroit au bon moment avec les bonnes personnes.» Un privilège que nous accorde Jacques Orhon, un Dionysos québécois qui ne chante pas seulement après un verre de trop.
 
Photo: Mathieu Harrisson
 
L’entrevue commence mal. À peine attablé non loin du bar du Centre Sheraton, Jacques Orhon se fait saluer toutes les cinq minutes. Un repas-conférence sur le vin californien va avoir lieu un peu plus tard, juste à côté. «Je m’excuse. Des fois, vous allez voir, il y a des gens qui me disent bonjour», avoue candidement l’œnologue, lui aussi invité à l’évènement.
 
Ce sommelier québécois, français d’origine et établi depuis 1976 à Sainte-Adèle, est une véritable vedette dans son domaine. Sur son CV, il ne lésine pas sur les titres honorifiques plus surprenants les uns que les autres. Élu «personnalité internationale des vins du monde 1997» à Mendoza, en Argentine, «Chevalier du mérite agricole français» en 2000, et aussi «Chevalier du Grand ordre de Rocamadour, du diamant noir et du vieux vin de Cahors», et tant d’autres… Pour couronner le tout, son autobiographie Entre les vignes s’est distinguée le 3 mars dernier au World Cookbook Awards de Paris dans la catégorie «Meilleur livre au monde 2010 sur le vin».
 
Son amour pour le vin, il n’a pas fait que l’écrire, il l’a chanté aussi. «En 2000, j’ai invité un ami, amateur de vin et artiste, chez moi. J’avais ma guitare et j’ai commencé à chanter. Surpris, il m’a invité chez lui le lendemain pour enregistrer. J’étais plutôt gêné dans son studio, mais on a bu quelques bouteilles et à une heure du matin, j’avais mon démo.» Ses chansons sont aujourd’hui distribuées dans 22 pays.
 
Il a quitté son pays natal dans la vingtaine, décollant du pays du vin pour celui du cidre. «Si je n’étais pas parti, je serais resté très franco-français. Les Français sont pénibles, ils sont restés dans leur clivage. C’est pour ou contre, blanc ou noir, critique-t-il, perdant subitement sa jovialité. Ça m’agace souverainement, parce qu’on m’a éduqué dans un esprit de tolérance.» Une philosophie de vie qui le pousse à abominer les œnologues et sommeliers, parfois suffisants. «Il y en a qui oublient que ce qu’ils boivent, ce n’est que du jus de raisin. D’autres se disent être hommes du vin et préférer le vin rouge au blanc. Mais le vin, c’est comme ses parents. On aime les deux.»
 
«Tu n’ouvriras pas n’importe quoi avec n’importe qui, parce que si c’est pour donner de la confiture aux cochons, ce n’est pas la peine!» le sermonnait son père. Une leçon que l’homme aux cheveux grisonnants n’a jamais oubliée. «Le vin, c’est un vecteur d’humanisme. Je me régale beaucoup plus avec un vin à 18 $ qui est bien fait, savoureux, et que je partage avec des gens plaisants, qu’un vin à 180 $ surfait, que je vais boire avec des emmerdeurs.»
 
De la coupe aux livres
Au Québec, Jacques Orhon a trouvé un terrain à convertir. «Les Québécois commençaient seulement à s’ouvrir à la gastronomie et au vin à mon arrivée en 1976», se remémore-t-il. Fondateur de l’Association canadienne des sommeliers professionnels en 1989, représentant du Québec au premier Congrès international des écrivains du vin en 1993, promoteur du Festival du vin des Laurentides dès ses débuts en 1999, l’homme partage encore aujourd’hui sa passion sur les ondes de Radio-Canada, à Des kiwis et des hommes. Après 35 années passées dans la Belle Province, l’ancien ambassadeur du vin au Québec estime que les Québécois ont eu l’humilité de se dire ignorants en la matière et de remédier à cela en se posant les bonnes questions. «C’était assez incroyable de rencontrer des gens qui avaient envie d’apprendre alors que je venais de quitter un pays où les gens croyaient tout savoir.» 
 
Jacques Orhon reste catégorique: le savoir-faire du sommelier, la culture au sens large du vin et de la vigne ne peuvent se transmettre que par l’éducation populaire. En 1981, il devient professeur à l’École Hôtelière des Laurentides. C’est pour fournir à ses étudiants un premier manuel scolaire qu’il se lance dans l’écriture. Son Guide pratique des vins de France, lui vaudra en 1990 à Paris le Prix littéraire de l’Ordre mondial des gourmets dégustateurs. Depuis, l’encre coule de sa plume comme le vin de l’amphore de Dionysos.
 
En parallèle de ses occupations de professeur, il s’inscrit en 1984 dans un baccalauréat en pédagogie, à l’UQAM. «L’Université a été déterminante dans ma carrière, car c’est là que j’ai commencé à écrire avec un groupe, pour neuf crédits, un livre, Accord vin et mets, indique avec nostalgie l’ancien étudiant. Finalement, j’ai écrit trois livres sur ce sujet. Pour moi, l’UQAM c’est une grande fierté. J’y ai quand même passé neuf ans à temps partiel.» Le quinquagénaire grisonnant se dit comblé par son pays d’accueil. «En France pour devenir un sommelier d’une grande table, il faut 30 ans d’expérience et de la bedaine, plaisante-t-il. Ma femme et moi étions venus pour un an… On est là depuis 35!» À peine descendu de l’avion, le jeune homme de 26 ans devient sommelier-chef à l’hôtel La Sapinière, à Val-David dans les Laurentides. Une occasion qui lancera le coup d’envoi de sa carrière dans le vin, puis dans l’enseignement.
 
«En 2011, les Québécois sont devenus un peuple des plus connaisseurs en vins. Nous avons le plus beau choix de domaines au monde. Il ne faut pas oublier que la SAQ propose des vins de 60 pays différents», rappelle le bon vivant. Et le vin québécois, dans tout ça? «Le vignoble québécois… commence-t-il en esquissant une grimace. Quand on en trouve, c’est déjà pas mal. Mais il y a des choses à faire dans les prochaines années, c’est certain!»  

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