Non classéSanté Canada, mauvais pusher

Le cannabis fourni par Santé Canada est à ce point mauvais que des malades admissibles aux traitements à base de marijuana préfèrent s’approvisionner sur le marché noir.
Photo: Frédérique Ménard-Aubin
 
 
François avait 31 ans la première fois qu’il a consommé de la marijuana à des fins thérapeutiques. Victime d’une hémorragie cérébrale à l’aube de la vingtaine, il vit aujourd’hui avec une épilepsie envahissante. L’arrêt de sa consommation provoquerait une dizaine de crises par jour. C’est sa mère qui, après l’avoir vu dépérir pendant des années, lui a suggéré cette médication peu conventionnelle. Mais entre les médecins récalcitrants, les lacunes du programme gouvernemental et les risques du marché noir, l’accès à cette «solution miracle» s’est avéré beaucoup moins facile que prévu.
 
Aujourd’hui, François est en phase terminale. Il peut consommer jusqu’à 50 ml de teinture à base de cannabis quotidiennement. Cette décoction nécessite le mélange de 200 g de marijuana à de la glycérine. Il a fait de l’accès à cette médecine douce le combat de ses derniers instants. » Et même s’il détient un permis de possession et de consommation émis par Santé Canada, il préfère s’approvisionner auprès d’un producteur indépendant afin d’obtenir du cannabis adapté à ses besoins particuliers. «Si j’utilisais le pot de Santé Canada, ça me coûterait au moins 100 000 $ par année. Je m’en tire mieux avec ma productrice», soutient-il. La drogue produite par l’organisation gouvernementale se vend 5 $ le gramme ou 20 $ le paquet de 30 graines de cannabis. «Je n’ai pas envie d’être « gelé » à longueur de journée. Je veux arrêter de souffrir, c’est tout. La marijuana cultivée par Santé Canada, ce n’est que du pot qui fait buzzer en raison de sa haute teneur en THC, ce n’est pas du cannabis médical.» 
 
Le dirigeant principal de la Société pour l’accès au cannabis médical, Adam Greenblatt, ne compte plus les cas de patients qui, comme François, jugent le programme de Santé Canada inadéquat.  «Le cannabis de Santé Canada a une très mauvaise réputation, indique Adam Greenblatt. Ils ne fournissent qu’une seule variété, alors qu’il en existe des centaines et qu’elles ont toutes leurs particularités (voir À chacun son pot). C’est faux de croire que celle vendue par le gouvernement est adaptée à tout le monde.» Selon lui, cette absence de choix pousse de nombreux malades à s’approvisionner ailleurs. «Ils ont un permis de production pour leur consommation personnelle, mais se procurent les graines sur le marché noir plutôt que d’utiliser celles fournies par Santé Canada.» 
 
Dans les faits, les patients devraient effectivement utiliser le cannabis et les graines de cannabis produits par la compagnie Prairie Plant System Inc. Située au Manitoba, l’entreprise est le seul fournisseur de Santé Canada à l’heure actuelle. «La marijuana de la première batch qu’ils ont produite il y a 10 ans était probablement le pire pot que j’ai vu dans ma vie, se souvient le représentant de la Société pour l’accès au cannabis médical. Aujourd’hui, il est vrai qu’il convient à une petite quantité de gens. Mais la majorité des consommateurs auraient besoin d’autres variétés qui ne sont pas disponibles légalement.» 
Service à la clientèle dans la rue
Créés en 1999, les centres Compassion vendaient du cannabis à des fins thérapeutiques tout en apprenant aux malades comment cultiver leurs propres plants. Mais, l’été dernier, des rafles policières ont entraîné la fermeture de plusieurs centres Compassion à Montréal et à Québec. On y offrait alors une vingtaine de variétés. Les membres pouvaient ainsi s’approvisionner ailleurs qu’auprès de Santé Canada ou directement dans la rue. «Les centres Compassion se situaient à la frontière de la légalité [la loi stipule que seuls les particuliers peuvent être producteurs par procuration, ce qui exclue donc les organismes, quels qu’ils soient]», explique Adam Greenblatt, qui juge que les interventions policières ont simplement déplacé le problème. En entrevue au Journal de Montréal après les rafles, Gary Webber, co-fondateur du centre Culture 420, situé à Lachine, conseillait lui-même aux membres de s’approvisionner au centre-ville en attendant la réouverture des centres.  Ce qui s’est d’ailleurs produit selon Adam Greenblatt. La fermeture de ces établissements les a renvoyés sur le marché noir. «Les risques pour la santé sont plus grands parce que la qualité du produit est douteuse et que, au final, tu ne sais pas vraiment ce que tu prends.»
 
Pour François, la pertinence des centres Compassion n’est plus à faire. «C’est un peu comme des pharmacies, ils délivrent un médicament qui fonctionne», déclare celui qui siège sur le Conseil d’administration de la Société pour l’accès au cannabis médical. En fermant les centres, les patients se retrouvent sans ressources puisque ni Santé Canada ni les médecins ne sont en mesure de les encadrer adéquatement en raison de l’absence d’étude scientifique officielle. «Dans certains cas, ces fermetures sont plus qu’un désastre, déplore François. Dans mon cas, ça m’aurait coûté la vie.»
 
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Réglementation gouvernementale
Santé Canada fournit environ 15 000 consommateurs réguliers de marijuana en vertu de sa Politique sur l’approvisionnement, instaurée en 2001. «Depuis quelques années, nous voyons la demande augmenter», remarque sa représentante, Olivia Caron. En vertu du Règlement sur l’accès à la marijuana à des fins médicales (RAMM), ces patients doivent fournir une attestation médicale et remplir un document de 33 pages avant d’être ajoutés à la liste d’envoi de Santé Canada. Pour sa part, François a attendu près de 10 ans avant d’obtenir son permis, aucun médecin spécialiste n’acceptant de compléter sa demande. Une fois cette dernière complétée, le patient peut soit se procurer de la marijuana séchée directement auprès de Santé Canada, soit en faire pousser lui-même en se procurant des graines. Peu importe son choix, il doit se conformer au règlement quant à la quantité de cannabis qu’il peut avoir en sa possession, c’est-à-dire une quantité équivalente à sa consommation mensuelle. 
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À chacun son pot
Il existe deux grandes familles de marijuana: l’indica et le sativa, desquelles découlent plus d’une centaine de variétés hybrides possédant des effets thérapeutiques uniques en raison de leur ratio de cannabinoïdes différent, selon la description disponible sur le site Internet du centre Compassion de Montréal. Les cannabis indica agissent davantage sur le plan physique et doivent être utilisés en fin de journée puisque leurs effets apaisants favorisent le sommeil. Pour leur part, les cannabis sativa ont un effet sur les émotions et estompent les symptômes liés à la dépression. Alors que Santé Canada fournit une seule variété hybride, les centres Compassion mettaient en général à la disposition de leurs membres jusqu’à 20 variétés de marijuana.

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