Non classéRegarnir les coffres

Daniel Blanchette-Pelletier25 février 201110 min
La ministre de l’Éducation, Line Beauchamp, est catégorique: la hausse des frais de scolarité se poursuivra après 2012. À défaut de chiffrer cette hausse, elle se veut rassurante. La solution au manque de financement des universités ne repose pas uniquement sur les épaules des étudiants. Le gouvernement et les entreprises privées devront eux aussi faire leur part. 
 
 
Montréal Campus: Quels sont les enjeux derrière le financement des universités ?
 
Line Beauchamp: L’enjeu principal est d’assurer la valeur du diplôme universitaire québécois. Autour de nous, les universités ont plus de moyens que les universités québécoises. Les budgets augmentent, les gens bougent. Nous ne pouvons pas nous permettre d’être dans le statu quo. D’ici cinq ans, ou même dix ans, le statu quo voudrait dire que le diplôme universitaire québécois perdrait de sa valeur. L’argent qu’on y mettrait n’en vaudrait pas la peine. Il faut s’assurer de la valeur du diplôme québécois, de la qualité des professeurs qu’on peut recruter, de la qualité des installations, de la qualité de l’enseignement et de la qualité du soutien donné aux étudiants. Si l’on compare les frais actuels avec ceux payés ailleurs au Canada, ou même ceux payés au Québec en 1968, il est clair qu’un effort doit être fait, et ce, par l’ensemble des gens concernés, le gouvernement au premier rang. Nous continuons d’augmenter le budget des universités. Nous serons au rendez-vous. Mais le secteur privé et les étudiants doivent aussi faire leur part.
 
M.C. Les entreprises devront elles aussi contribuer au financement des universités. Vous parlez de mesures incitatives et non coercitives. Comptez-vous uniquement sur le bon vouloir des entreprises ?
 
L.B. Les entreprises doivent contribuer financièrement. Nous voulons mettre en place des moyens qui, employés ailleurs, nous semblent efficaces. Nous pensons notamment – ce qui a d’ailleurs été discuté lors de la rencontre du 6 décembre dernier – à la philanthropie. Je pense entre autres à l’Ontario, où cette stratégie semble rapporter. Ce qui est assez frappant quant à la philanthropie au Québec, c’est de constater la différence entre les résultats qu’obtiennent les universités anglophones et les universités francophones, particulièrement en région. Il y a sûrement là quelque chose à regarder. Des intervenants, lors de la rencontre sur l’avenir des universités le 6 décembre dernier, ont amené la question des fonds d’appariements. Il y en a déjà qui existent, mais on pourrait être encore plus persuasif sur ces fonds pour encourager les dons des entreprises.
Autrement dit, nous croyons qu’il y a de l’argent dans le secteur privé, disponible au Québec, pour financer les universités. Nous voulons aller chercher cet argent, et c’est en mettant en place de bons moyens incitatifs, notamment du côté de la philanthropie, que nous pourrons y arriver. 
M.C. Les universités francophones, comme l’UQAM, reçoivent peu de dons comparativement à certaines universités anglophones, comme McGill. En s’appuyant en partie sur la philanthropie, est-ce qu’on ne risque pas de créer un décalage entre universités francophones et anglophones?
 
L.B. Nous observons déjà un décalage en ce moment. Il faut plutôt y voir la démonstration qu’il est possible d’améliorer la performance des universités avec la philanthropie. D’ailleurs, le Québec est en deçà des performances obtenues par les autres provinces canadiennes. Nous essayons de trouver les bons modèles pour assurer l’atteinte de nos objectifs et pour que chacun soit capable de récupérer sa part du gâteau. C’est bien évident que je veux que ce modèle soit performant, afin que les universités en région bénéficient elles aussi de la philanthropie. 
M.C. Considérez-vous la possibilité de déréglementer les frais de scolarité et instaurer un système à deux vitesses, comme aux États-Unis ?
 
L.B. Quelques intervenants sont venus plaider en faveur d’une déréglementation des frais de scolarité lors de la rencontre du 6 décembre. Nous sommes aussi sensibles à cette préoccupation de voir les universités gérer les frais de scolarité par elles-mêmes. Ce sont des sujets qui doivent encore être débattus, notamment à l’intérieur du gouvernement. Nous rendrons nos décisions au moment opportun. On imposera toujours une certaine structure au Québec. Les institutions n’auront pas une liberté tous azimuts. Mais ce n’est pas aujourd’hui que je pourrai vous dessiner les principes qui vont nous guider. 
M.C. McGill a augmenté les droits de scolarité de son MBA, malgré la ferme opposition du ministère de l’Éducation. des sanctions seront-elles appliquées ?
 
L.B. Nous sommes intervenus. Nous avons indiqué à McGill qu’ils avaient procédé sans nous prévenir et que leur décision ne correspondait pas aux règles imposées aux universités. À titre exceptionnel, nous leur avons demandé de déposer la liste des inscriptions au MBA. Nous ferons l’analyse des étudiants locaux ou étrangers inscrits, ainsi que le niveau des droits de scolarité qu’ils ont payé. Tout ça pour que le ministère applique les bonnes sanctions, qui pourraient être le retrait des sommes d’une éventuelle subvention. Mais notre position est très claire. Nous ne sommes pas en accord avec le geste posé à McGill. 
 
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Réaction de l’Association pour une solidarité syndicale étudiante:
« Cette déclaration de la ministre révèle très bien sa vision de l’éducation. Sa principale préoccupation, on le voit bien, n’est ni l’accessibilité ni l’indépendance de l’éducation universitaire, mais plutôt l’arrimage des diplômes universitaires aux impératifs du marché. Et si, pour avoir de la valeur, nos diplômes doivent coûter 5000 $ par année? Nous devons refuser de choisir entre qualité et accessibilité de l’éducation.
 
De toute façon, on peut sérieusement remettre en question l’existence même de ce fameux sous-financement. Il ne suffit pas de comparer le financement des universités québécoises aux universités canadiennes, il faut aussi le comparer à la situation québécoise. En effet, le Québec consacre 1,9 % de son PIB au financement des universités, contre 1,6 % au Canada et 1,3 % pour les pays de l’OCDE! 
 
Pour ce qui est du prétendu refinancement gouvernemental, ne soyons pas naïfs! Jean Charest avait promis la même chose en 2007, et on a jamais vu la couleur de cet argent. Partout, où on veut augmenter les frais, on se sert de cet argument et partout le même scénario se répète: la hausse des frais de scolarité n’est pas un processus d’augmentation du financement universitaire, mais plutôt un processus de substitution de la provenance des fonds. À cet égard, les chiffres de l’Institut de recherche et d’informations socioéconomiques sont clairs: entre 1988 et 2003, alors qu’une vague de hausses de frais s’abattaient sur le Canada, la proportion du financement provenant de l’État a diminué de 20%, pendant que la part assumée par les familles a plus que doublé. »
– Gabriel Nadeau-Dubois, secrétaire aux communications
 
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Table de concertation étudiante du Québec
«Puisque les déclarations de Mme Beauchamp ne disent pas toute la vérité, permettons-nous de mettre les choses au clair. D’une part, son gouvernment prévoit une hausse sans précédent des frais de scolarité dès 2012. D’autre part, il tente d’augmenter la capacité des hauts dirigeants du secteur privé à s’ingérer dans le fonctionnement de nos universités (projet de loi 38 sur la gouvernance); il propose de créer des incitatifs fiscaux pour les entreprises souhaitant financer nos universités, sous la rubrique d’une certaine « philanthropie » qui n’est pas désintéressée;  et il couronne le tout en abolissant la taxe sur le capital des entreprises. 
Ainsi, alors que le gouvernement actuel pourrait choisir d’aller chercher l’argent dont nos universités ont besoin à même une taxe visant les sociétés, il se propose plutôt de brimer l’autonomie des universités et l’accessibilité aux études, tout en donnant des cadeaux au secteur privé.
La ministre a malgré tout le cran de dire que ces mesurent rimeraient avec une meilleure qualité de l’éducation. Ça ne tient tout simplement pas la route: toute hausse de frais s’est jumelée de par le passé par un désengagement financier de l’état vis-à-vis de nos universités. Il n’existe d’ailleurs aucune garantie que le fait de mettre plus d’argent dans l’enveloppe permettrait d’améliorer la qualité de l’éducation postsecondaire, qui tient à un ensemble de facteurs.
Terminons en soulignant que le Québec s’est doté d’un modèle social distinct qui a largement fait ses preuves, notamment en permettant une meilleure accessibilité aux études chez les moins bien nantis qu’ailleurs au Canada. Il est grand temps que le gouvernement actuel cesse de mettre à mal nos acquis sociaux, et revienne sur son engagement de hausser les frais de scolarité.»
– Joël Pedneault, vice secrétaire général
 
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Fédération étudiante universitaire du Québec
«Il n’existe pas de lien entre la qualité du diplôme et le niveau des frais de scolarité, comme le démontrait une récente étude citée dans La Presse. La hausse des frais de scolarité est toujours une façon pour les gouvernements de couper leurs propres subventions: c’est ce qu’on a vu dans le reste au Canada, et au Québec au début des années 1990.
 
Par contre, il existe un lien clair entre la hausse des frais de scolarité et la baisse de l’accès aux études. Avec un financement annuel moyen de 13 330 $, comment les étudiants vont-ils être capables d’absorber des dépenses de 1500 $ de plus par année ? Ce que la ministre propose, c’est de faire peser le fardeau du financement des universités sur les dos des acteurs qui sont le moins en mesure de le faire: les étudiants. C’est une politique qui va nous ramener 45 ans en arrière, alors que l’UQAM n’existait pas et que les « Canadiens français » n’avaient pas accès aux universités.»
-Louis-Philippe Savoie, président
 
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Conseil du patronat du Québec
«Le Conseil du patronat du Québec fut l’un des intervenants, lors de la rencontre du 6 décembre, à proposer que les entreprises contribuent davantage au financement de l’éducation universitaire en faisant des dons aux universités, et en encourageant leurs employés à le faire également en s’engageant à verser une somme équivalant à leur contribution. Cela s’avère une approche réaliste dans un contexte où les entreprises québécoises contribuent déjà par leurs impôts et leurs taxes au financement des universités, qu’elles acquittent d’ailleurs des taxes sur la masse salariale 30 % plus élevées qu’en Ontario et qu’elles fournissent des sommes considérables en subventions de recherche. À cet égard, pour l’année 2008-2009, les contributions des entreprises aux fonds de recherche subventionnée des universités représentaient 11 % au Québec contre 9,1 % en Ontario et 8,7 % en moyenne au Canada. Il est en outre souhaitable que de plus en plus d’entreprises remboursent la formation universitaire réussie de leurs travailleurs et financent des chaires de recherche. Notons finalement que la première responsabilité des entreprises consiste à reconnaître l’investissement fait par les étudiants dans leur éducation universitaire en leur versant une rémunération qui tient compte de la valeur ajoutée procurée par une formation de qualité.»
-Yves-Thomas Dorval, président
 
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Conférence des recteurs et principaux des universités du Québec
«La CREPUQ est d’avis que le gouvernement devrait envisager la création d’une enveloppe incitative importante servant à financer un programme d’appariement des dons faits aux universités.
 
Le gouvernement du Québec soutient déjà les fonds de dotation en octroyant une subvention de contrepartie de 25 % des sommes recueillies annuellement, jusqu’à un maximum de 1 M$ par établissement pour une enveloppe maximale de 10 M$. Une augmentation significative de l’enveloppe de ce programme (qui pourrait représenter environ 100 M$ sur trois ans) permettrait à tous les établissements universitaires d’augmenter sensiblement leurs fonds de dotation. 
 
L’enveloppe serait répartie entre les établissements en tenant compte du nombre d’étudiants équivalents à temps plein (EETP). Le ratio d’appariement serait ajusté de manière à tenir compte des réalités économiques régionales et des traditions de philanthropie de chaque établissement. Cette mesure aurait pour effet d’inciter le secteur privé à contribuer davantage au financement des universités et favoriserait le développement de la philanthropie.
 
La CREPUQ est d’avis que les droits de scolarité ne devraient pas varier d’un établissement à l’autre pour un même programme. Par ailleurs, pour un nombre restreint de programmes pour lesquels les coûts de formation sont nettement plus élevés et les perspectives de revenus clairement plus favorables (par exemple les programmes de premier cycle en médecine, médecine dentaire, médecine vétérinaire et pharmacie), il incombe au gouvernement d’imposer des droits de scolarité différenciés, en gardant toutefois le souci d’assurer le maintien de l’accessibilité à ces professions pour tous les Québécois.»
-Denis Brière, président et recteur de l’Université Laval
  
 
 
 

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