Non classéPetit quotidien va loin

Raphael Bouvier-Auclair25 février 20118 min
Aux quatre coins du globe, des apprentis journalistes aiguisent leurs armes dans les journaux étudiants. Mais dans certaines régions du monde, ils occupent des fonctions bien plus importantes, celles de source d’information primaire et de locomotive de la démocratie. 
 
Illustration: Dominique Morin

 
Jackie Spinner connaît bien l’Irak. Ancienne journaliste pour le Washington Post, elle y a couvert l’invasion américaine. Mais quand elle y retourne en janvier 2010, ce n’est plus pour décrire les atrocités de la guerre. Cette fois, elle dépose ses bagages à l’Université américaine de Sulaimani, institution privée calquée sur le système d’éducation américain. Basée à 200 km au nord-est de Bagdad, elle a été fondée il y a trois ans dans la région autonome du Kurdistan. Jackie Spinner y crée l’American University of Irak-Sulaimani Voice (AUI-S Voice), premier journal étudiant indépendant au pays.
 
«Nous cherchions et ne trouvions pas d’exemples de journaux indépendants dans les universités irakiennes, explique Jackie Spinner par courriel. La majorité des autres journaux universitaires sont financés par les associations étudiantes». Elle s’entête alors à mettre sur pied un journal aux standards rigoureux. «J’ai travaillé 14 ans au Washington Post. Je me suis assurée que AUIS-Voice véhiculerait les mêmes critères d’objectivité et d’exactitude.»
 
La presse n’a pas toujours eu la vie facile en Irak. Au confluent du Tigre et de l’Euphrate, même après la chute du régime autoritaire de Saddam Hussein, l’indépendance journalistique peine à se montrer au grand jour. « Le AUIS-Voice est le symbole d’une écriture objective en Irak, où les publications sont politisées et où le terme objectivité est un néologisme», explique Arez Hussen, l’actuel rédacteur en chef. Un an après sa fondation, le journal fait déjà des petits. Une autre université de la ville s’apprête à marcher sur les traces du pionnier et à fonder sa propre publication étudiante. 
 
À l’instar de l’AUIS-Voice, les journaux étudiants de la planète sont de plus en plus nombreux à prendre place comme des acteurs sociaux à part entière. Aux États-Unis, leurs articles sont par exemple utilisés  pour subvenir à l’information locale. Preuve de ce changement: les enquêtes des élèves de la Northeastern University publiées dans le Boston Globe. Pour Josée Boileau, rédactrice en chef du quotidien montréalais Le Devoir, les journaux étudiants constituent une source importante d’information. Elle affirme d’ailleurs les lire presque tous. «Quand un de nos journalistes couvre un sujet concernant une université, la consultation de médias étudiants lui permet de voir les choses sous un angle nouveau, explique-t-elle. Les articles des publications étudiantes permettent aussi de connaître les intérêts qui se développent chez les jeunes.»
Quatrième pouvoir estudiantin
Décembre 2010, Université Queen’s de Kingston, en Ontario. Deux étudiants chutent du haut d’un bâtiment. L’un meurt sur le coup. La nouvelle fait aussitôt les manchettes des médias ontariens et nationaux. Mais c’est The Journal qui détient le plus d’informations. The Journal n’est pas un média au budget astronomique. Il n’a qu’une vingtaine de journalistes permanents. Mais, né en 1873, il a une fierté: celle d’être le plus vieux journal étudiant au Canada. 
 
À l’ombre des tours et des clochers de pierre grise de la Queen’s University, des maisons victoriennes sont alignées sur la University Avenue. Au cœur de ce village étudiant abritant plusieurs associations, une maison de briques rouges semble anodine. Pourtant, lorsqu’on franchit ses portes, on découvre trois étages, meublés de bureaux et d’ordinateurs où une soixantaine  de collaborateurs estudiantins de la Queen’s s’adonnent à leur passion première: le journalisme. 
 
«Au moment du drame de décembre, j’étais au téléphone avec un reporter d’un journal de Kingston et je lui faisais parvenir l’information», se souvient Rachel Kuper, la rédactrice en chef.  Témoignages d’étudiants, entretien avec le père de la victime: en se concentrant sur ce qu’elle fait de mieux, soit couvrir l’actualité du campus, l’équipe du Journal s’impose en leader. «À l’occasion des élections étudiantes, nous sommes la première source de renseignement. D’ailleurs, chaque fois que nous penchons en faveur de l’une ou de l’autre équipe qui se présente, c’est cette formation qui est élue», déclare-t-elle, le sourire aux lèvres.
 
Crédibles sources d’information de première main, les journaux étudiants s’avèrent aussi parfois véhicules de changements. Au nord de Mumbaï, InSight informe les étudiants de l’Institut indien des technologies (IIT). Son slogan: The Third Eye. «Nous défendons l’avènement de changements positifs sur le campus, affirme par courriel Nikun Djah, l’un des deux rédacteurs en chef du journal. C’est notre rôle.»
 
Publié dans une version papier huit fois l’an, InSight met l’accent sur l’enquête et la cueillette approfondie d’informations. «Nous avons enquêté sur l’hôpital du campus et démontré quelles étaient les insatisfactions des étudiants», explique Nikun Djah. Dans son édition de novembre 2010, InSight révèle toute une série de mauvais diagnostics rendus à des patients de l’Hôpital universitaire du campus de Mumbaï. D’autres problèmes de taille, notamment le temps d’attente élevé et la difficulté de l’hôpital à attirer des médecins expérimentés, font aussi partie des révélations des étudiants-journalistes. 
Journal étudiant, journal régional
24 septembre 2001. Cette première édition de l’année restera dans l’histoire. En une, le visage d’anciens étudiants morts dans les attentats survenus une dizaine de jours plus tôt à Manhattan. Comme pour chacun des événements nationaux ou internationaux majeurs , The Dartmouth, le journal du Dartmouth College, membre de la prestigieuse Ivy League tente d’analyser les faits avec une perspective étudiante. Et ce n’est pas la première fois qu’un événement d’une telle envergure se produit. Les copies archivées du Dartmouth, conservées précieusement dans l’antique bibliothèque du Dartmouth College, font revivre l’histoire des États-Unis, de la Guerre de Sécession, à la Guerre du Vietnam, en passant par Pearl Harbor. Né en 1799, The Dartmouth est le plus vieux journal étudiant des États-Unis et agit comme principale source d’information de sa bourgade de l’ouest du New Hampshire.
 
La petite communauté d’Hanover, de 10 000 âmes tout juste, est essentiellement universitaire. Sur ce campus typique de la Nouvelle-Angleterre, avec ses édifices en brique et ses maisons blanches aux volets noirs, la principale source d’information régionale est au second étage de l’édifice Robinson, dans les locaux du Dartmouth. Comme Hanover ne dispose pas de média, mis à part un petit journal couvrant les actualités de plusieurs localités régionales, The Dartmouth fait office de journal local. La publication est offerte gratuitement aux étudiants, alors que les citoyens de Hanover peuvent se la procurer pour 50 sous. 
 
En jouant un rôle qui transcende celui de journal étudiant, le papier de Hanover a développé un système d’édition impressionnant. Il est publié quotidiennement du lundi au vendredi. Les seuls moments de répit des journalistes sont les congés nationaux et l’été, moment auquel le journal est publié deux fois par semaine. Le vendredi, un magazine est inséré dans les pages habituelles du quotidien. 
 
Rares sont les journaux étudiants qui peuvent se targuer d’être publiés cinq jours par semaine. «Chaque session, de 200 à 250 personnes contribuent, explique Emma Fidel, la rédactrice en chef, rencontrée sur place. Tous ne sont pas journalistes. De ce nombre, il faut déduire les étudiants responsables de la publicité et de l’édition.»
 
«Cet écran géant diffuse les chaînes d’informations en continu.» En marchant à travers les locaux de sa publication, Emma Fidel décrit le fonctionnement de son journal au quotidien. «Ici, c’est notre salle de rédaction», indique-t-elle devant une rangée d’ordinateurs parfaitement alignés dans une grande salle.  Quelques journalistes sont d’ailleurs en train de réviser un texte pour la parution du lendemain. La salle de nouvelles du Dartmouth, qui pourrait être confondue avec une version réduite de celle d’un quotidien national, est plutôt déserte en ce lundi après-midi. Le calme avant la tempête. Quelques heures plus tard, la salle fourmillera de journalistes, de correcteurs et d’éditeurs. Tous travailleront avec acharnement pour finaliser leur journal avant la tombée fatidique d’une heure du matin. «À partir de 17h, on amorce un marathon qui se termine tard la nuit», lance Greg Berger, le chef des nouvelles, d’un air serein.
 
Qu’est-ce qui motive tant d’étudiants à vivre le stress des tombées sans en retirer le moindre denier? L’expérience, bien sûr. Le Dartmouth College ne dispense pas de cours de journalisme. «Nous offrons un encadrement qui permet aux recrues d’apprendre constamment», explique Emma Fidel. Chaque texte doit passer plusieurs étapes avant d’être publié. Un nouveau collaborateur doit d’abord faire superviser son article par un journaliste plus expérimenté. L’article est par la suite corrigé par deux responsables du contenu avant d’arriver sur le bureau d’Emma Fidel.
 
Tout comme le AUIS-Voice, au Kurdistan irakien, The Dartmouth n’est soumis à aucune pression institutionnelle. Son financement est entièrement assuré par la publicité. Au-dessus du bureau d’Emma Fidel, un bout de papier reflète cette philosophie. Cette coupure du New York Times a été publiée en 1968. À l’époque, plusieurs associations et journaux étudiants à travers les États-Unis avaient signé une lettre dénonçant l’intervention musclée de l’Oncle Sam au Vietnam. L’équipe du Dartmouth était du nombre. 
Avant d’être rédacteur en chef du Globe and Mail, John Stackhouse avait occupé la chaise de rédacteur en chef du Journal de la Queen’s University. Certains anciens du Dartmouth font maintenant leur marque dans des journaux nationaux américains, comme le New York Times
 
L’expérience du journal étudiant a entraîné l’ancienne journaliste du Washington Post Jackie Spinner sur un tout autre chemin. Après avoir fondé l’AUIS-Voice en Irak et lui avoir transmis des valeurs qu’elles jugeaient primordiales, Jackie Spinner a réévalué son choix de carrière. «J’aime écrire. J’ai toujours pensé que je ferais toute ma vie du reportage. Mais depuis l’AUIS Voice, je me rends compte à quel point il est essentiel de transmettre mon expérience aux futurs journalistes», témoigne l’ancienne reporter. Elle est aujourd’hui professeure de journalisme électronique en Oman, dans la péninsule arabe. Avec son nouveau travail, elle espère transmettre aux futurs journalistes des notions d’intégrité et d’objectivité. Après tout, étudiant ou non, le quatrième pouvoir reste le quatrième pouvoir.

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