Non classéL’université, d’hier à aujourd’hui

Simon Lord25 février 20118 min
Des départements qui ajustent leurs programmes en fonction des demandes des entreprises, un cadre bureaucratique alourdi, une accessibilité aux études toujours plus grande: les grandes maisons du savoir sont bien différentes d’il y a 50 ans, et ce, pour le meilleur, et pour le pire.
 
Courtoisie: Michel Allard
Rentrée de la session d’automne, début des années 1970. Il est 20h. Michel Allard, alors professeur d’histoire à l’UQAM, se dirige vers sa salle de classe. Il y donne un des premiers cours du soir universitaires au Québec.  «L’UQAM venait d’être créée et on avait quelques difficultés avec l’allocation des locaux», se souvient-il. Quelques difficultés? Arrivé à son local, l’enseignant y découvre trois groupes d’étudiants censés y avoir cours en même temps. Tant pis! «On a décidé d’aller faire le cours à l’Hôtel Nelson, une brasserie populaire.»
 
Il y a 40 ans, les professeurs auraient tout fait pour leurs étudiants, explique Michel Allard, un des pères fondateurs de l’UQAM et spécialiste de l’histoire de l’éducation. Mais c’était une autre époque, se souvient-t-il, avec une pointe de nostalgie dans la voix. «L’Université a énormément changé depuis, en commençant par sa bureaucratie.» Dans les années 1970, il y avait à peu près dix fois plus de professeurs que de bureaucrates, selon l’historien. Aujourd’hui, le corps professoral et les chercheurs ne constituent plus que le tiers du personnel universitaire, selon un rapport de la Conférence des recteurs et des principaux des universités du Québec. «Les départements universitaires étaient constitués du directeur, du vice-doyen et de leur secrétaire, point final. Depuis, l’Université a adopté un mode de gestion industriel et ressemble plus à l’entreprise privée», déplore-t-il.
 
Et il n’est pas seul. Le sociologue Jacques Hamel se désole de voir non seulement les universités appliquer les méthodes des entreprises dans leur gestion, mais aussi de répondre trop favorablement aux demandes des industriels québécois. «Depuis 20 ans, les grandes maisons de la connaissance laissent tomber l’enseignement de savoirs fondamentaux au profit de formations techniques et immédiatement utiles sur le marché du travail, maintient le professeur de l’Université de Montréal. Le rôle social et intellectuel de l’université est délaissé.» Plus l’entreprise privée se frotte aux universités, moins on forme l’esprit critique et l’intellect, craint le sociologue.
 
Alors, l’université québécoise aurait-elle perdu son âme? Pas aux yeux de Françoise Bertrand, PDG de la Fédération des chambres de commerce du Québec (FCCQ). Elle ne voit pas de contradiction dans cette nécessité d’arrimer la formation universitaire avec à la fois les besoins du marché du travail et son rôle social. «C’est important de former les esprits et d’aiguiser la capacité d’apprentissage des étudiants.» La théorie du signal, popularisée entre autres par l’économiste Michael Spence dans les années 1970, soutient que l’éducation ne rend pas un individu plus productif. Selon lui, les diplômes ne sont qu’un signal pour prouver une compétence à un employeur. La demande pour les travailleurs qui possèdent un doctorat ou une maîtrise en témoigne, illustre Françoise Bertrand. «Si des études de ce niveau n’amènent pas toujours des compétences immédiatement applicables sur le marché du travail, les gens ayant suivi ces programmes ont prouvé leur persévérance, leur capacité d’adaptation et une foule de qualités prisées par les entreprises». Preuve de leur demande, les étudiants au doctorat avaient en 2008 un taux de chômage d’environ 3,9%. Les bacheliers se situaient autour de 5%.
 
Toutefois, les regroupements de patrons espèrent une meilleure collaboration entre entreprises et universités. «Nous avons besoin de plus de formation continue, de stages et de cours en ligne», poursuit Françoise Bertrand. Plus de pratique, moins de théorie, donc. Déjà en place dans les programmes d’océanographie, d’aéronautique, dans les écoles de génie et de gestion, cette collaboration entre entreprises et universités est de plus en plus présente. Elle reflète les besoins criants de main-d’œuvre qualifiée dans certains domaines, comme les technologies de l’information et communication ou en génie, par exemple. En revanche, d’autres programmes n’intéressent pas les entreprises, comme les sciences humaines, où les étudiants d’aujourd’hui sont souvent les enseignants de demain. Ces programmes continuent toutefois d’accueillir les étudiants, qui frappent un mur au moment de se trouver un emploi sur le marché du travail. Sur cette question, peu osent se mouiller. «C’est une question politique et c’est aux acteurs concernés de décider ensemble ce qu’il faut faire avec ces programmes», avance prudemment Mircea Vultur, économiste à l’Institut national de la recherche scientifique (INRS).
L’université à tout prix
Ces deux rôles, social et économique, ont toujours été présents dans la mission des universités, reconnaît Michel Allard. «La mise sur pied du réseau des Universités du Québec a été un énorme moteur économique, mais aussi intellectuel pour les francophones.» La création des cours du soir ou à temps partiel, des universités en région, des équivalences de cours, des sessions d’été et des cours de trois heures sont selon lui autant de mesures que l’UQAM a développées la première. Les autres universités ont dû emboîter le pas et une véritable révolution du milieu universitaire au Québec s’ensuivit. «Autrefois, le fonctionnement de l’université reposait sur un héritage historique, avec l’enseignement du latin et l’accès aux plus fortunés seulement, par exemple. Nous, on s’est assuré de refaire les normes en regardant vers l’avenir.» L’intellectuel soutient humblement avoir contribué à jeter à terre les barrières économiques et avoir permis aux gens en milieu de vie de retourner sur les bancs d’école pour acquérir une formation. Au début des années 1960, les frais de scolarité coûtaient environ 500 $ par année, l’équivalent de près de 3 800 $ aujourd’hui, en dollars constants. Ils sont à 2 100 $ aujourd’hui. «Et tu étais drôlement chanceux si tu te trouvais un emploi d’été à 50 $ par semaine.»
 
Mais aujourd’hui, la matière enseignée a beaucoup changée. Jacques Hamel et Michel Allard préviennent les autorités universitaires des dangers d’une éducation trop spécialisée. Ils craignent de voir la formation des jeunes devenir désuète rapidement à cause de l’évolution rapide des savoirs dans l’économie. «Mark Zuckerberg est un bon exemple des bienfaits d’une formation plus générale et diversifiée», remarque Jacques Hamel. Célèbre depuis qu’il a créé Facebook, le décrocheur de Harvard était doué en math, en algorithmes et connaissait l’histoire grecque comme le fond de sa poche. «Ce n’était pas un programmateur de sites Web, pourtant sa polyvalence et sa créativité lui ont permis de se frayer un chemin», insiste le sociologue.
 
La crainte des intellectuels est déjà en train de se réaliser, si l’on se fie aux travaux de l’économiste Mircea Vultur. La proportion des jeunes qui ont un diplôme supérieur différent de celui demandé par leur emploi se situe entre 30 et 40%, soutient celui qui étudie la question de la surqualification à l’INRS. De plus, la moitié des jeunes travailleurs ne voient aucun lien entre leur formation et leur emploi. Selon lui, une partie de l’explication vient du «discours ambiant valorisant l’université à l’infini». Mais les frais de scolarité peu élevés jouent aussi un rôle. «L’accessibilité à l’université est une bonne chose, soutient Mircea Vultur. Toutefois, cela fait en sorte que les jeunes sont moins incités à aller vers des domaines où ils trouveront de l’emploi. Ils iront en histoire ou en sociologie plutôt qu’en génie, par exemple.»  
 
Les représentants d’entreprises remettent en cause l’obsession pour les études universitaires qu’expriment nombre de parents. Françoise Bertrand, PDG de la FCCQ soutient que les entreprises ont surtout besoin de diplômés de niveaux technique et professionnel. Selon la FCCQ, près d’une entreprise sur cinq avait de la difficulté à recruter des gens de métiers et des techniciens en 2008. La demande serait deux fois plus forte pour ces diplômés que pour les universitaires.
 
Ce type d’analyse ne reflète pas correctement la situation du marché du travail, croit cependant Benoît Dostie, économiste et responsable de la maîtrise en économie à l’École des hautes études commerciales de Montréal. «Le problème c’est ce que les entreprises ne disent pas.» Si elles ont de la difficulté à recruter, ce n’est pas toujours par manque de candidats, estime Benoît Dostie. «Soit elles n’arrivent pas à recruter au salaire qu’elles offrent, soit il faudrait qu’elles donnent une formation d’appoint, responsabilité coûteuse qu’elles préfèrent laisser aux écoles.» 
 
Les données fiables sur les besoins du marché du travail sont d’ailleurs très difficiles à obtenir. Chargé par Emploi-Québec d’étudier le temps que prenait un poste typique à se combler, Benoit Dostie s’est vite buté au défi d’expliquer la vacance de ces postes: manque de qualifications, mauvais recrutement, salaires pas assez élevés? Selon lui, la meilleure mesure des besoins des entreprises reste le taux de placement. «En sciences économiques, le taux frôle les 100%. D’autres diplômes sont nettement plus bas. C’est là que l’on voit où se situent les besoins du marché du travail.»

Une longueur d’avance
À long terme, les chiffres ne laissent toutefois aucun doute: l’avenir est aux diplômes postsecondaires. Selon Statistique Canada, en 1990, 15% de la population de 25 ans et plus détenait comme plus haut niveau de scolarité un diplôme universitaire. L’an dernier, c’était 30%. Avec une telle métamorphose, les gens qui œuvrent avec leurs mains doivent faire une plus grande place à ceux qui travaillent avec leurs neurones. De 1990 à 2005, le nombre d’emplois occupés par les universitaires a bondi de 92%. Pendant ce temps, les emplois occupés par des diplômés postsecondaires ont cru de seulement 62%. Les plus grands perdants sont les décrocheurs, qui doivent composer avec 40% moins d’emplois qu’il y a deux décennies.
 
Au sommet de leur carrière, les bacheliers gagneront un salaire annuel environ deux fois plus élevé que les gens ayant une formation collégiale. Et ils chômeront presque deux fois moins. 
 
Malgré cela, l’université était probablement un meilleur gage de réussite avant les années 1970, croit l’historien Michel Allard. L’accès y était alors très restreint. Il y avait de la discrimination géographique vis-à-vis des régions, discrimination envers ceux sans leur cours classique, discrimination sociale contre les femmes et discrimination monétaire, entre autres. «Donc quand tu réussissais à passer à travers tout ça, ce n’était pas surprenant que tu aies une meilleure chance de réussir socialement et professionnellement que les universitaires d’aujourd’hui.»
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Nombre de diplômés 
En 2007 le ministère de l’Éducation a délivré 67 000 diplômes d’études de formation professionnelle et technique (dont 10 300 formations collégiales de courte durée). Les universités, quant à elles, ont émis 65 000 diplômes de 1er, 2e et 3e cycles en 2007.

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