Non classéFacultarisation, déquécé?

Louis-Samuel Perron13 avril 20108 min
L’UQAM tente d’achever une réforme controversée

Plus de douze ans après la création des sept facultés uqamiennes, le processus de facultarisation tarde à être complété. L’UQAM se veut rassurante, mais le parachèvement de cette importante réforme administrative inquiète de nombreux étudiants, laissés dans l’ombre par la direction.

Photo: Jean-François Hamelin

Pendant les trente premières années de son existence, l’Université du peuple était gérée de façon éclatée. Les facultés n’existaient pas et les départements n’avaient aucun pouvoir sur leurs programmes d’études et leur budget. En 1998, l’UQAM a amorcé une importante réforme organisationnelle méconnue des étudiants de l’UQAM, visant la création des sept facultés actuelles. L’objectif était de décentraliser les instances uqamiennes pour donner plus de responsabilités aux facultés. Déjà responsables des décisions d’ordre académique, les facultés ne sont toujours pas en mesure de gérer leur personnel administratif et de soutien. 

«La facultarisation, c’est une opération administrative, explique Claude Corbo d’une voix rassurante. Ça n’intéresse pas nécessairement tout le monde. Et dans la mesure où les étudiants sont représentés par des pairs à la Commission des études et sur le Conseil d’administration, ils sont au courant. Ensuite, c’est une question de responsabilité d’essayer de s’informer.»

Pourtant, Marie-Nathalie Martineau, qui siège à la Commission des Études (CE) de l’UQAM, l’instance qui a souveraineté sur les questions académiques, assure qu’elle en sait bien peu sur les tenants et aboutissants de cette réforme. Celle qui représente les étudiants de l’Association facultaire étudiante  des sciences humaines (AFESH) à la CE s’inquiète du manque d’informations fournies par la direction. «On nous présente des organigrammes correspondant aux remaniements de la haute direction, mais les boîtes de ces organigrammes, qui correspondent aux mandats, au regroupement et au déplacement des services, sont à toute fin pratique vides, indique-t-elle. Ça nous laisse bien peu pour juger des transformations à venir.» 

La jeune femme déplore le déficit d’information à la CE, malgré les nombreuses séances de mise à jour sur la facultarisation. «Bien que la direction se soit voulue rassurante, nous n’avons pas eu le sentiment d’obtenir véritablement plus d’informations sur les modalités et les implications concrètes des réorganisations envisagées ou en cours», dénonce la doctorante en sociologie. 

Inutile de s’inquiéter, soutient le recteur de l’UQAM Claude Corbo. «Ça n’introduira pas de bouleversements dans la vie des étudiants. Ça ne changera pas fondamentalement leur vie.» Mais vue l’ampleur de la réforme, l’impact réel de celle-ci sur les étudiants reste à être déterminé. Celui qui a fait du parachèvement de la facultarisation une priorit de son mandat à son retour au poste de recteur en janvier 2008 jure que malgré la décentralisation de l’UQAM, la cohésion de l’Université est garantie. «On ne va pas vers sept universités, mais vers sept facultés. On va prévenir la balkanisation de l’Université.»
Une réforme nécessaire

Claude Corbo estime que le modèle uqamien, caractérisé par un pouvoir central fort et des facultés subordonnées, devait être réformé. «Le parachèvement de la facultarisation vise à assouplir le mode de fonctionnement de l’Université pour mieux prendre en compte les spécificités de chaque faculté. Et ce n’est pas parce que les facultés ont plus de budget qu’elles ne seront pas assujetties au même cadre de procédures.» Le président de l’Association étudiante de l’École des sciences de la gestion de l’UQAM (AéESG) Simon Boulet s’inquiète toutefois des conséquences de cette réforme. «Ça va amener les facultés à travailler davantage pour leur intérêt personnel.»

Pour sa part, Claude Corbo assure que la facultarisation s’avère tellement efficace que personne ne veut revenir en arrière. «C’est une transformation qui est réussie. Les facultés donnent de bons résultats.» L’ancien enseignant en science politique à l’UQAM se fait pédagogue lorsqu’il explique pourquoi cette réforme était nécessaire. «Dans les 30 premières années de l’UQAM, il y avait des problèmes de cohésion entre les activités de premier et de deuxième cycle. Les départements avaient des responsabilités limitées sur leur programme. La création des facultés a donc été un changement organisationnel fondamental puisque avant, il n’y avait que des doyens horizontaux (voir encadré) qui géraient tous les programmes.» Auparavant, tant les programmes de premier cycle que de cycles supérieurs relevaient d’une pléthore de modules, comités ou départements. 

La suppression de ces décanats a cependant déplacé beaucoup de responsabilités vers le vice-rectorat à la vie académique, dirigé par Robert Proulx. Les sept facultés se réfèrent actuellement à lui et, selon Claude Corbo, cela empêche ce dernier de se concentrer sur les grands enjeux de la vie académique. La directrice intérimaire des Services à la vie étudiante Françoise Braun se dit d’accord avec le recteur. «Ça va apporter une vie facultaire plus riche. L’objectif de la facultarisation, c’est que les services soient plus appropriés. Le conseiller à la vie étudiante va être plus prêt de ce qui se passe dans la faculté elle-même. Il va pouvoir donner des conseils plus particuliers.»
Un affront à la démocratie

Pour réduire les tâches du vice-recteur à la vie académique, l’UQAM a créé un nouveau vice-rectorat au Soutien académique et à la vie étudiante. Marie-Nathalie Martineau, de la Commission des études, dénonce que celui qui risque d’être le principal interlocuteur des étudiants soit nommé par un comité de sélection très restreint, composé presque uniquement de membres du Conseil d’administration. «La Commission ne souhaite pas qu’un vice-recteur de cette nature soit nommé presque sans appel, indique-t-elle. On a proposé que le comité de sélection soit sanctionné par un deuxième comité indépendant. La direction était contre notre proposition et a fait une contre-offre. On a ensuite essayé de négocier avec eux sur la contre-offre. Après plusieurs heures de négociations et d’amendements, la direction ne voulait même plus appuyer leur propre contre-offre.» 

L’étudiante est choquée par l’attitude intransigeante de la direction. Elle déplore que cette dernière n’ait pas pris en compte leur recommandation, pourtant adoptée à forte majorité par la CE. «Cela constitue à mon sens un affront majeur à l’égard de la communauté académique de l’UQAM, évoque Marie-Nathalie Martineau. Est-ce à dire que la direction n’est ni derrière, ni même à l’écoute de sa communauté académique et des instances officielles qui la représente?»
Des questions en suspens

Alors que l’importante réforme de l’UQAM est presque complété, Claude Corbo dit ne pas savoir quel budget et quels services seront décentralisés. «Nous sommes actuellement en train de faire le fin découpage de ce qu’on veut faire», indique le recteur. 

Cette zone grise inquiète Marie-Nathalie Martineau, qui multiplie les questions à la Commission des études sans obtenir de réponses claires. «La direction nous renvoie aux travaux en cours d’un « comité technique » chargé d’évaluer et de planifier les changements relatifs à la réforme, explique la jeune femme. Mais ce comité ne répond pas directement des instances académiques de l’UQAM. Nous ne savons rien de leurs travaux.» 

L’étudiante au doctorat estime qu’il est difficile de juger des impacts éventuels du processus de facultarisation. «Tout indique qu’au moment où la direction sera en mesure de préciser la nature de ces changements, nous serons déjà plus ou moins placés devant des faits accomplis, déplore-t-elle. Nous pouvons affirmer que le processus accuse un certain manque de transparence qui n’a rien de rassurant pour la communauté.»
Un très long processus

Douze ans après la création des facultés, le parachèvement de la facultarisation traîne encore. La direction de l’UQAM estime ces délais normaux pour finaliser une telle réforme. «C’est un long processus, concède Claude Corbo. Il fallait changer le statut des doyens et introduire des changements dans les conventions collectives. Ça a retardé le processus.» Simon Boulet, de l’AéESG, croit que la rigidité de la machine bureaucratique universitaire ralentit le processus. 

Le finissant en gestion pointe aussi du doigt un conflit interne. «La direction ne cherche pas trop à en parler. Il y a un désaccord à propos de la facultarisation entre le rectorat et les facultés. Tant que ça ne sera pas réglé, il ne se passera rien.» Des allégations vivement réfutées par le recteur de l’UQAM. «Il n’y a pas de conflits entre la direction et les facultés, s’indigne Claude Corbo. À l’automne 2006, il y a eu une crise à l’UQAM. Les problèmes immobiliers ont retardé la facultarisation. De la fin 2006 à 2009, nous avons eu beaucoup de réorganisation à faire avant de s’attaquer à quoi que ce soit.» 

Combien de temps avant la fin de la réforme? «Ça devrait prendre trois ou quatre ans pour que tout soit finalisé, admet le recteur. Il y a des choses qui vont être réalisées en 2010 et en 2011. Mais on ne veut pas être accusé de bulldozer l’université.»
Vers une double imputabilité?

Le parachèvement de la facultarisation comprend aussi la transformation des doyens de chaque faculté en doyens-cadres. Cette concession du Syndicat des professeurs de l’UQAM , négociée au printemps 2009, lors de la grève des professeurs, pourrait mettre en péril l’indépendance des facultés. Les modalités exactes de ce changement de taille sont encore en cours. Les doyens de chaque faculté sont actuellement des professeurs soumis à l’accréditation syndicale. 

Marie-Nathalieu Martineau se questionne sur la marge de manoeuvre dont disposeront ces doyens nommés par la direction. «Le passage aux doyens-cadres introduit la possibilité d’une double imputabilité, souligne-t-elle. Les doyens seront alors potentiellement coincés entre les mandats qui leur sont démocratiquement confiés par les membres de la faculté, et ceux émanant de la haute administration de l’université.» D’après la jeune femme, dans la mesure où les modalités concrètes de la décentralisation des budgétaires sont inconnues, rien n’indique que l’UQAM ne reprendra pas l’idée évoquée dans son plan de redressement. Selon le document adopté en juin 2007, le doyen devenait imputable de la performance financière de sa faculté. L’hypothèse est non fondée, estime Claude Corbo. «La facultarisation n’a pas d’objectif économique. C’est une question de meilleure gestion des ressources.»

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