Non classéVieux motard que jamais

Charles-Éric Blais-Poulin28 janvier 20095 min

Entrevue avec l’équipe d’À 5000 km de Jerome 

 

Photo: Jean-François Hamelin

 

La course aux subventions gouvernementales crée des embouteillages? Les artisans d’À 5000 km de Jerome, un road movie atypique dont l’action se déroulera en Arizona, ont peut-être trouvé le moyen d’éviter la voie la plus fréquentée.


Assis autour d’une table du restaurant portugais chez Doval, les comédiens Pierre-Alexandre Fortin (L’auberge du chien noir), Jeff Boudreault (La galère, Virginie) et Francis Vachon (Casino) retrouvent vite leur complicité habituelle. Dabord amis, puis partenaires de jeu dans la pièce La folle odyssée de Jacques Cartier, ils sont surtout férus de moto. Férus tout comme Thierry Vogler, réalisateur, coproducteur et coscénariste du long-métrage À 5000 km de Jerome, actuellement à l’étape de pré-production.

C’est grâce à ce dernier et un peu au hasard que les trois protagonistes prendront la route de l’Arizona en mai prochain. «Pierre-Alexandre voulait s’acheter une nouvelle moto, explique Thierry Vogler. Il a appris par personne interposée que je souhaitais vendre la mienne. Au moment de la transaction, j’en suis venu à lui parler de mon projet. À son tour, il en a parlé à Jeff et Francis. Ça a été très naturel.»

Le chanteur Stefie Shock est venu compléter le quatuor de comédiens dans ce road trip exclusivement masculin. C’est d’ailleurs à ce dernier qu’a été confiée la trame sonore du récit.

L’idée d’exploiter le paysage aride de l’Arizona a germé dans la tête de Thierry Vogler  alors qu’il y voyageait avec Zénon Olejniczak, coproducteur et coscénariste. La beauté des lieux l’a saisi, mais aussi sa richesse symbolique. «C’est un endroit mythique, mythologique et signifiant. C’est aussi le berceau d’une importante population autochtone. Nous tenions à ce qu’elle soit incluse dans le scénario.»

À l’origine de cette épopée, il y a Jérôme, un grognon dans la mi-trentaine au caractère imprévisible et manichéen. Assisté par son frère aîné, plus avisé et pragmatique, il s’évade au pays du Grand Canyon en quête d’air frais à 5000 km de la routine. Au gré de leur périple à moto, ils feront la rencontre de deux personnages qui métamorphoseront leur vision du monde. «Le road movie est un genre très peu exploité au Québec, remarque le réalisateur. Non seulement le récit se déroule-t-il sur la route, mais des thèmes forts doivent en ressortir, comme le goût de la liberté et une forme de contestation.»

Au Québec, l’énumération de ce genre commence et s’achève sans doute avec Québec-Montréal de Ricardo Trogi. Mais force est de l’admettre, l’autoroute 20 rivalise difficilement avec les chemins désertiques qu’ont empruntés Jack Nicholson et ses acolytes dans l’emblématique road movie Easy Rider.

Paver la voie

Contrairement à la plupart des productions québécoises, les motards  fugitifs d’À 5000 km de Jerome ne passeront pas par les garages de la SODEC ou du Conseil des arts du Canada, mais carbureront uniquement au financement privé. Le succès de Bluff, sorti en 2007, a prouvé avant eux qu’il est possible de faire un film indépendant de qualité malgré un budget limité. «Nous misons sur la prévente du DVD et des téléchargements Web en haute définition pour amasser environ 175 000 dollars, indique Jeff Boudreault. Les gens doivent comprendre que c’est le principal moyen de produire le film. Le reste des 300 000$ nécessaire à la réalisation du film sera financé par les artisans.» 

Payer pour jouer dans un film, voilà le moyen qu’avait imaginé depuis longtemps Dany Laferrière pour s’affranchir de la dictature du rendement dans le processus de création. Mais le réalisateur et les comédiens ne s’en cachent pas : en dépit des moyens de production, de diffusion et de financement hors de l’ordinaire, il s’agit d’un film commercial et son succès repose sur la rentabilité de l’entreprise.
Jeff Boudreault tente toutefois de rassurer les sceptiques, l’équipe ne se paye pas un trip de moto en Arizona aux frais des cinéphiles, mais y va pour travailler, d’autant plus que les trois semaines de tournage qui les attendent seront chargées. «On essaie d’être le plus honnêtes possible avec notre public. Les personnes qui achèteront notre DVD en prévente auront le sentiment d’avoir permis la réalisation du film. À ce titre, c’est un projet collectif.»

Si certains intéressés hésitent encore à pianoter leur numéro de carte de crédit sur Internet, plusieurs ont manifesté le désir de contribuer autrement au projet. «Entre autres, une Québécoise qui habite en Arizona et qui possède des motos nous a offert de tourner chez elle, explique Thierry Vogler. Des étudiants partagent des logiciels libres pour enrichir notre site Internet, d’autres y travaillent bénévolement, des groupes émergents nous offrent d’utiliser leur musique et des jeunes créateurs s’intéressent à notre démarche. Tout ça contribue à faire avancer le film.»

 

Doigt d’honneur
À l’image du projet novateur, la formule de promotion d’À 5000 km de Jerome n’emprunte pas la voie habituelle.  Les curieux pourront assister en quasi-simultanée à chacune des étapes du tournage sur le site Internet du long-métrage. Des ajouts quotidiens, à partir du pré-tournage qui se déroule actuellement jusqu’à la sortie du DVD en octobre 2009, renseigneront sur le déroulement des travaux. «Internet est un espace libre et ouvert, croit Thierry Vogler. Il est important de savoir s’en servir. Ça permet aussi une certaine démocratisation de la démarche de création.» La diffusion du produit final bénéficiera aussi de cet outil.

«Nous voulions être des précurseurs, ajoute Jeff Boudreault. On voulait se dépêcher avant que d’autres le fassent à notre place.»
«En réalité, c’est un gros fuck you à la machine», résume Pierre-Alexandre Fortin sur le ton de joyeux déconnage qui teinte l’entrevue depuis le début. Même si Thierry Vogler tente de nuancer le propos en hochant la tête, Pierre-Alexandre persiste. Celui qui incarnera Jérôme, indubitablement, incarne déjà l’esprit rebelle du road movie.

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