Non classéEncore plus de brun à l’UQAM

Valerie Ouellet28 janvier 20096 min

Cloaca No5 dévoilée dans la controverse à la Galerie de l’UQAM

 

Photo Joel Lemay 

Des tapisseries de salami aux rayons X pornographiques, les œuvres  de l’artiste flamand Wim Delvoye sèment la controverse. Cloaca, sa dernière invention, qui allie art et science pour reproduire le système digestif humain du bout à l’autre, est présentement exposée à l’Université.


Dès l’entrée du visiteur dans la discrète Galerie de l’UQAM, elle est omniprésente. Prises électriques, béchers et tuyaux s’entremêlent dans un fouillis ordonné digne d’un savant fou, tandis que ronronne et gargouille la pièce maîtresse de l’exposition. La couleur brunâtre de ses récipients rappelle à l’amateur d’art son utilité. À la sortie de la machine, une odeur nauséabonde est disséminée par le diffuseur d’odeur. Sur un tapis roulant, l’objet de tout cet émoi émerge lentement: Cloaca vient se produire son premier caca de la journée. 

Surnommée affectueusement «machine à caca» par son paternel, Wim Delvoye, ce cinquième modèle de système digestif artificiel a fait le tour du monde avec ses frères. «Cloaca est un peu comme Tintin, elle voyage partout», rigole son créateur d’origine belge. Paris, New York, Moscou, Beijing, ces dispositifs saugrenus ont mangé les plats les plus fins pour produire en fin de compte des excréments, achetés à prix d’or par les amateurs d’art. En tous points identiques à celles de l’homme, les fèces de Cloaca sont des objets prisés. Depuis 2000, leur prix a doublé, passant de 1 000 à 2 000 euros.

 

Haute Gastronomie
Comme tout être humain, la machine doit manger deux fois par jour, à heures fixes. Jusqu’à son départ de Montréal, le 14 février, elle sera nourrie par les services alimentaires de l’UQAM. Un entretien délicat et minutieux, explique le commissaire de l’exposition, Wayne Baerwaldt. «Nos techniciens ont formé les employés de l’UQAM afin de nourrir et de nettoyer la machine quotidiennement. Les commandes internes de la machine sont gérées à distance par ordinateur. C’est assez complexe.»

Pour éviter à la fois le gaspillage de nourriture et la polémique, la surprenante sculpture devra toutefois se contenter de restes de table. «À New York, des chefs cinq étoiles sont venus la nourrir. Ça a créé toute une controverse! C’était perçu comme du gaspillage, parce que cette nourriture aurait pu être distribuée aux plus pauvres plutôt que donnée à une machine à merde. Cette œuvre amène plusieurs dilemmes éthiques», constate Wayne Baerwaldt.

Pour Wim Delvoye, Cloaca est plutôt porteuse de sens. «La machine produit de la merde, mais elle produit aussi du contenu. Cette œuvre peut être une grande métaphore sur le processus créatif. On reçoit des influences, on les digère et on crée. C’est une parabole, on y voit ce qu’on veut», explique l’artiste.

Le professeur au Département d’histoire de l’art de l’UQAM Patrice Loubier distingue plusieurs messages dans l’œuvre. «C’est plus qu’une machine à merde, c’est à la fois un exploit scientifique et un bassin de métaphores. On nous offre une réflexion intéressante sur la place de l’alimentation, des marques. Delvoye nous force à nous questionner sur la valeur de l’art.»

Malgré une critique sociale grinçante, Cloaca se veut aussi ludique. «L’œuvre de Wim Delvoye est souvent associée à l’humour belge: pince-sans-rire et absurde. C’est un artiste qui s’amuse. Il aime les associations incongrues, insolites», croit le professeur.

 

Parfum de scandale
Une subvention de plus de 30 000 dollars de la part du Conseil des arts du Canada et du ministère du Patrimoine canadien pour la circulation des expositions a permis à la Galerie de l’UQAM d’accueillir la sculpture contemporaine de Delvoye.

«C’est une très grande sculpture et le transport depuis l’atelier doit se faire en avion. C’est très coûteux», explique Wayne Baerwaldt. Les coûts importants entraînés par la venue de l’œuvre dans la métropole sont restés sur l’estomac des médias montréalais. La controverse, croit le commissaire, vient surtout de la situation économique actuelle. «Les temps sont durs, les gens ne supportent pas de voir l’argent investi dans l’art sans raison.» L’artiste attribue pour sa part ce parfum de scandale à la situation financière précaire de l’Université. «Plusieurs quotidiens ont parlé du coût de la machine. Mais la source du scandale, ce sont les évènements financiers récents qui ont touché l’UQAM.» Pour Wayne Baerwaldt, il est clair que la venue de Cloaca à Montréal n’a pas de prix. «Que valent les discussions qui émergent de cette œuvre? Comment mesurer l’influence qu’elle aura sur les artistes québécois?»

 

Un gros coup pour une galerie de renom
Cloaca, qui veut cloque, ou égout, est l’une des marques de commerces du plasticien Wim Delvoye. Cet artiste flamand, qui vit et travaille à Gand, est devenu une véritable pièce de résistance de l’art contemporain. «Sa notoriété est fulgurante, s’extasie la professeur d’histoire de l’art Marie Fraser. Ses machines ont été exposées 28 fois à travers le monde». Cette passionnée d’art contemporain se réjouit de la venue de l’artiste de renommée mondiale à la galerie de l’Université. «Notre département d’histoire de l’art est parmi les plus grands et les plus respectés au Québec. La Galerie de l’UQAM veut présenter un art différent, nouveau et expérimental,», affirme la professeur.

Pour Wim Delvoye et sa création, l’Université du peuple était un arrêt obligatoire. «La Galerie de l’UQAM est connue comme un lieu expérimental, très progressiste, et pas chiant du tout. C’est une machine qui existe, elle doit visiter les pays», s’exclame-t-il. Comparé à Andy Warhol pour son détournement astucieux des marques connues (le logo des machines Cloaca ressemble étrangement à celui des boissons Coca-Cola) et à Léonard de Vinci pour ses créations mariant les sciences et l’art, Wim Delvoye préfère le génie italien au flamboyant Américain.

«C’est tout un honneur d’être comparé à de Vinci. C’était un homme universel, il touchait à tout, s’émerveille l’artiste multidisciplinaire. Ce n’était jamais clair si son œuvre était artistique ou scientifique. Cette idée de tout faire est fantastique. Imaginez que je sois vraiment de Vinci!» À la fois sculpteur, peintre, photographe, plasticien et savant fou, Wim Delvoye semble bien près d’atteindre son idéal.


Un menu de première classe pour les fans de Cloaca
Pendant la durée de l’exposition, les curieux comme les passionnés d’art seront servis. Au menu: une table de réflexion réunissant un gastroentérologue, un historien de l’art et un sociologue (3 février), des midis gourmands en compagnie de la sympathique sculpture (tous les mercredis), et une journée complète de projection de Next Floor, court métrage de Denis Villeneuve, en clôture de l’exposition (14 février).


L’UQAM championne des arts visuels
La Galerie de l’UQAM connaît depuis quelques années un essor sans précédent. En 2007, la directrice de la galerie, Louise Déry, était nommée commissaire du Pavillon canadien à la Biennale de Venise d’art visuel, l’équivalent des Olympiques pour les artistes multidisciplinaires. Le jeune artiste de renommée mondiale David Altmedj, un candidat proposé par Louise Déry, avait aussi été sélectionné pour représenter le Canada.

 


 

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