Non classéLe combat des poids lourds

Gabriele Briggs6 novembre 20085 min

Photo Jean-François Hamelin - Le président de l'organisme Aide aux personnes handicapées du Québec, André Beauchamp, pesait 565 livres dans les années 1980. Il en pèse aujourd'hui 300.

 

Près du quart de la population canadienne adulte est obèse, selon Statistique Canada. Sur ces 5 millions d’individus, 651 000 souffrent d’obésité morbide. Trop grosses pour le métro, les banquettes de restaurants et les toilettes publiques, ces personnes se sentent comme des citoyens de seconde classe.

«Les personnes obèses sont des consommateurs comme tout le monde. Ils ont le droit d’aller au théâtre, au cinéma», affirme le président de l’organisme Aide aux personnes obèses handicapées du Québec (APOHQ), André Beauchamp. Il dénonce qu’au quotidien, les personnes de forte taille soient confrontées non seulement aux préjugés, mais aussi à l’isolement occasionné par l’inaccessibilité des lieux publics.

Les autobus, les sièges des théâtres, les voitures, les ceintures de sécurité, les tourniquets à l’entrée des magasins, les toilettes d’avions; tout est toujours trop à l’étroit pour une personne souffrant d’obésité morbide. «C’est toute la vie sociale de l’individu et de sa famille qui est affectée», témoigne André Beauchamp, qui pesait 565 livres dans les années 1980 et qui en pèse aujourd’hui 300. Un individu est considéré obèse morbide lorsque le rapport entre son poids et sa taille (l’indice de masse corporelle) est supérieur ou égal à 40.

L’APOHQ réclame depuis 30 ans aux compagnies et aux services publics des espaces adaptés: des chaises de cinéma ou de théâtre plus larges, des ceintures de sécurité à rallonge, des espaces d’autobus adaptés. «Encore aujourd’hui, lorsqu’une personne obèse prend l’avion, on lui charge 50% de plus, déplore André Beauchamp. Pourtant, cette personne ne profite même pas des services offerts par les compagnies aériennes. Elle ne peut pas manger dans l’avion, car elle ne peut entrer dans les toilettes.»

Les groupes de défense des droits des obèses, dont l’APOHQ et la Coalition contre l’obésité morbide, pourfendent également les préjugés voulant que les personnes obèses soient pauvres et sans éducation, une fausse croyance qui n’inciterait pas les compagnies à adapter leurs espaces aux fortes tailles. Statistique Canada révèle d’ailleurs dans son étude Obésité chez l’adulte, parue en 2006, qu’un homme jouissant d’un revenu élevé aurait plus de chance de souffrir d’obésité que celui ayant un revenu moyen ou faible. Chez les femmes, celles appartenant à la classe moyenne ont plus de chance que celles venant d’un milieu aisé ou défavorisé de souffrir d’obésité.

Un marché extra-large
Selon André Beauchamp, les entreprises ont donc tout à gagner en adaptant leurs installations puisque le poids économique de ces consommateurs connaît une augmentation fulgurante. La population de forte taille a en effet presque doublé en 30 ans.

Sylvie Raymond, propriétaire du groupe 2XL, a compris l’ampleur des besoins particuliers des personnes obèses. «Le nombre de personnes en surpoids augmente, donc la demande augmente aussi.» Depuis 2004, 2XL offre aux personnes de forte taille une multitude de produits pour faciliter leur quotidien.
En consultant son entourage, Sylvie Raymond s’est aperçue que l’accessibilité était le principal cheval de bataille des personnes obèses. Elle a alors commencé à importer et à développer des produits pour les personnes dont le poids occasionnait une perte d’autonomie.

Aujourd’hui, elle propose plus de 200 objets: des chaises de bureaux pouvant supporter plus de 500 lbs, des pèse-personnes parlants et pouvant mesurer jusqu’à 550 lbs, des sièges pour le bain, des coussins pivotants pour aider à sortir de l’auto, etc.

La recherche de profit n’est cependant pas ce qui motive la jeune femme. «Il y a toute une question de dignité humaine dans mes produits. Certains d’entre eux permettent aux gens de conserver non seulement leur autonomie, mais leur sécurité, leur santé mentale, leur vie sociale et leurs activités physiques.»


Guérir plutôt qu’accommoder

Pour d’autres groupes de défense des droits des personnes obèses, comme la Coalition contre l’obésité morbide, l’adaptation de l’espace public aux personnes souffrant d’un surpoids ne suffit pas. «Pourquoi dépenser de l’argent là-dessus, alors que ces personnes pourraient être soignées, se questionne Jennifer Schultz, l’une des fondatrice de la Coalition. On n’est pas contre le fait que les gens se défendent, précise-t-elle, mais on veut qu’ils aient accès à la solution.»

La Coalition a été fondée en 2007 par Jennifer Schultz et Josée Roy. Les deux femmes ont été guéries de leur obésité par une chirurgie bariatrique, une opération qui consiste en une restriction ou une dérivation du système gastrique. Depuis, elles luttent pour un meilleur accès à cette chirurgie, le seul traitement qui puisse, selon elles, soigner efficacement l’obésité morbide.

«Toute ma vie, j’ai mené une bataille contre mon poids, raconte Jennifer Schultz. J’ai tenté plusieurs fois d’en perdre en faisant de l’exercice comme une folle et en ne mangeant presque rien. J’ai réussi à perdre 110 lbs, mais je les ai regagnées aussitôt.» Selon elle, il est clair qu’elle n’aurait jamais pu sortir de ce cycle infernal sans passer sous le bistouri. «Ça a complètement changé ma vie, j’ai perdu 130 lbs. Aujourd’hui, je suis en santé, je suis heureuse.»

Cependant, les gens qui souhaitent avoir recours à ces traitements doivent prendre leur mal en patience, car les dix centres québécois qui offrent la chirurgie bariatrique affichent tous une liste d’attente allant de six mois à sept ans. Et parfois, la lutte peut continuer après l’opération. André Beauchamp conserve un poids de 300 lbs plus de 30 ans après la chirurgie.

L’autre grande bataille, selon le président de l’APOHQ, est de sortir du débat entourant la nourriture. «On a toujours projeté l’obésité sur la bouffe. Aujourd’hui, c’est un trouble médical reconnu, pas un trouble de la volonté ou du comportement», rétorque-t-il à ceux qui associent l’excès de poids à un laisser-aller. Selon lui, la privation de nourriture est une punition injustifiée pour ceux qui souffrent d’obésité. «Voir qu’on va empêcher un enfant obèse de manger du gâteau pour sa fête!»

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