La culture du secret

L’UQAM mettra bientôt à la porte son système de gestion des bibliothèques. Le progiciel Manitou, que l’Université développe à grands coups de millions depuis 1995, sera remplacé l’été prochain par Ex-Libris, un produit privé acheté pour deux millions de dollars.

La direction de l’UQAM et les gestionnaires des bibliothèques sont fièrs de cette acquisition. Selon eux, Manitou est désuet et son remplacement donnera aux uqamiens un meilleur accès aux différentes collections de l’Université. Quiconque ayant déjà navigué sur Manitou en conviendra.

Les cadres de l’Université parlent volontiers du nouveau progiciel Ex-Libris. Mais lorsque Montréal Campus pose des questions sur Manitou, les langues se nouent. Impossible de connaître le coût total du développement de ce système informatique maison. «Son développement a été fait à l’interne et n’a pas été chiffré», explique la directrice des relations avec la presse de l’UQAM, Francine Jacques.

Selon l’estimation – très conservatrice – de Montréal Campus, près de cinq millions de dollars ont été investis dans Manitou sous forme de salaires. Difficile de croire que l’UQAM ignore les sommes qu’elle a injectées dans son progiciel, alors que sa situation financière précaire l’oblige à scruter chaque dépense à la loupe.

La même opacité entoure les fruits de la vente de Manitou avec lesquels l’Université espérait couvrir les coûts de développement. Un regroupement de 20 cégeps a acquis le progiciel trois ans auparavant, mais «aussi étrange que cela puisse paraître, les chiffres n’ont toujours pas été compilés, car les détails de l’entente ne sont pas réglés», soutient Francine Jacques.

Pour tenter d’y voir plus clair, Montréal Campus a exigé les rapports d’évaluation de Manitou produit par le Centre de recherche informatique de Montréal (CRIM). Ces documents n’ont toutefois pas été transmis. Selon Francine Jacques, ils contiennent des informations qui pourraient nuire à l’UQAM si elles étaient divulguées.

En entrevue, la directrice des bibliothèques, Lucie Gardener, a cependant révélé qu’en 2005, un rapport du CRIM a tranché en faveur du développement de Manitou. En 2006, une nouvelle évaluation de cet organisme estimait plus avantageux financièrement, technologiquement et humainement pour l’Université d’acheter un nouveau système de gestion des bibliothèques. Qu’est-ce qui a changé en un an? Cette question demeure sans réponse.

Le manque de transparence de l’UQAM dans ce dossier est ridicule. Qu’est-ce que l’Université souhaite cacher? Probablement rien. Mais les zones sombres qui demeurent laissent planer un doute potentiellement plus néfaste que la vérité elle-même.

Vice généralisé

Léna Tocquer, la jeune journaliste qui a rédigé l’article sur Manitou en page 7, était surprise de constater à quel point les informations étaient difficiles à obtenir. Elle devra hélas s’y habituer, car la culture du secret ne sévit pas seulement à l’UQAM, mais dans l’ensemble de la société.

Dans pratiquement tous les milieux de travail, dont l’UQAM, des règlements écrits ou oraux interdisent aux employés de s’adresser aux journalistes sans l’autorisation préalable du service des communications. Le gouvernement Harper, au sein duquel plusieurs demandes de la part des médias doivent obtenir l’aval du cabinet du premier ministre, demeure l’exemple le plus parlant.

Lorsque personne ne se prononce, un journaliste peut exiger des documents en vertu de la loi d’accès à l’information. Avec de la chance, il obtiendra les pièces demandées 20 jours plus tard. Au pire, il les recevra quelques années plus tard, voire jamais.

L’absence de transparence marque le quotidien des journalistes. Même si le travail de ces derniers s’en trouve entravé, les réels perdants demeurent, par ricochet, les citoyens.

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