Le sans rendez-vous fait monter la pression

En sortant de la clinique sans rendez-vous il y a quelques jours, j’étais prête à partir en guerre contre tous les médecins omnipraticiens de ce bas monde. Cinq heures passées dans une salle d’attente bondée où jouait en sourdine un épisode des Feux de l’amour qu’enterraient les cris stridents d’une fillette et la toux rauque d’un homme à l‘hygiène douteuse avaient achevé de me mettre les nerfs en boule. Si bien que quand le médecin a lancé mon nom au-dessus du brouhaha ambiant, je me suis sentie comme une exploratrice déshydratée apercevant une oasis dans le désert.

Beau mirage. Cinq minutes, la consultation. Pas un regard dans les yeux, pas un sourire aimable. Une brève auscultation et un sirop pour la toux plus loin, le médecin examinait déjà la prochaine pièce de viande sur sa liste.

À cinq minutes par consultation, au plus dix, un médecin a-t-il seulement le temps de déceler les problèmes plus complexes que l’otite ou la grippe d’homme? «Ça prend une capacité de diagnostic rapide que certains médecins n’ont pas. Mais généralement, ces derniers ne font pas de sans rendez-vous», précise le Dr Jacques Ricard, directeur de la planification et de la régionalisation de la Fédération des médecins omnipraticiens du Québec.

Pourtant, La Presse révélait en février dernier qu’une clinique médicale sur quatre à Montréal fait la majorité de ses consultations en mode sans rendez-vous et qu’une sur six s’y consacre presque exclusivement. De quoi laisser présager que quelques médecins blasés se glissent dans la pratique.  

Par ailleurs, le nombre de patients vus quotidiennement est généralement limité, pour un ratio de cinq à six personnes par heure. «C’est lorsque ça devient un bar open qu’on court le risque de passer à côté de quelque chose. Six patients à l’heure, c’est beaucoup, mais c’est possible s’il n’y a pas trop de problèmes graves», explique le Dr Ricard.

Pas trop de problèmes graves. Il est là le bobo. Parce qu’un patient sur quatre est sans médecin de famille au Québec, donc souvent sans suivi médical. La population vieillissante est quant à elle une mine de cas complexes aux problèmes de santé interreliés, plus longs à diagnostiquer que les cinq à dix minutes d’une consultation sans rendez-vous. Une étude récente de l’Institut national de santé publique du Québec révélait qu’un Montréalais sur cinq a un problème de santé non résolu au cours de l’année, même si la plupart d’entre eux (300 000) ont consulté.

Et il n’y a pas que pour le patient que le sans rendez-vous devient frustrant. «Avec la pénurie de médecins, il y une pression énorme de voir beaucoup de patients pour ceux qui restent. De plus en plus de médecins consultent d’ailleurs le programme d’aide aux médecins pour des raisons psychologiques», fait valoir le Dr Ricard.

Frustration pour les patients, pression pour les médecins, mais refus de prise en charge de la clientèle par les omnipraticiens. Question de rentabilité? «Absolument pas. Les majorations de revenus des dernières années sont toutes allées pour la prise en charge des patients», soutient le Dr Ricard. Ce mode de consultation répondrait par ailleurs à la demande montréalaise, une population plus mobile et moins stable qu’en région.

Heureusement, l’avenir n’est pas que noir. L’Agence de la santé et des services sociaux de Montréal développe présentement une stratégie visant à améliorer l’organisation des services de première ligne dans la métropole par la mise en place de groupes de médecine familiale (GMF) et de cliniques-réseau (CR) intégrés.
Ce type de clinique mise sur l’efficacité d’équipes soignantes multidisciplinaires, aidées de ressources infirmières défrayées par le gouvernement. Disponibles pour le sans rendez-vous avec des heures d’ouverture élargies, ces cliniques favorisent la prise en charge de la clientèle et son suivi. On compte actuellement 19 GMF et 23 CR sur l’île de Montréal. Le nombre total de ce type de clinique devrait s’élever à 60 d’ici 2030.

En attendant d’atteindre l’oasis, j’avale donc mon sirop de travers en espérant que son goût décapant effacera toute trace des Feux de l’amour de ma mémoire.

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