Faire mieux avec peu

 Photo Simon Belleau

À l’heure où le nombre de cinéastes est de loin supérieur à celui des subventions qui leur sont destinées, de plus en plus de jeunes talents se sont résolus à tourner le dos au système de financement traditionnel. Ces microcinéastes acharnés et sans-le-sou prouvent qu’on peut faire mieux… avec peu.


Né à la veille de l’an 2000, le mouvement KINO regroupe des cinéastes passionnés qui se donnent le défi de créer sans budget. Lorsqu’on demande à trois membres de KINO de définir le microcinéma, une longue réflexion s’ensuit. Olivier Gilbert, directeur artistique de KINO depuis deux ans, se lance le premier. «Le terme microcinéma a été créé pour définir toute petite production sans financement public, que ce soit un court ou un long métrage.» Kim Saint-Pierre, bachelière en stratégie de production médiatique et culturelle à l’UQAM et participante à KINO depuis 2002, se hâte de préciser. «Le mot microcinéma n’est pas un terme fourre-tout pour désigner tout ce qui se fait en vidéo. C’est une méthode de production alternative qui vient directement de la technologie numérique et de la démocratisation des plateformes de production.»

Plus qu’une solution de rechange, la pratique du microcinéma vient pour ses artisans de la conviction profonde que la qualité d’un film ne dépend pas uniquement de son budget. «Le microcinéma, c’est aussi une idéologie et une mentalité: en te dissociant du carcan du cinéma traditionnel, tu traces ta propre voie, tu fais ta propre liberté. Tu n’as aucun obstacle autre que matériel», explique Kim Saint-Pierre. Une méthode de production de plus en plus populaire dans une industrie où même les réalisateurs établis peinent à obtenir des subventions.

Précieux contacts

Au-delà du plaisir de créer, c’est tout un réseau de contacts qui se cache derrière chacun de ces groupes de cinéastes sans subventions. «KINO au départ a été créé par des finissants de l’UQAM qui se sont retrouvés sur le marché du travail avec quoi? Quelques films étudiants comme démo et aucun contact», se désole Kim Saint-Pierre. En lançant des projets, tel que le fameux Kino Kabaret ou encore Atelier K, KINO bâtit une pierre à la fois sa réputation dans le milieu. Professionnels comme émergents, les artisans s’associent régulièrement aux projets des kinoïtes. «Si l’on chiffrait nos revenus en commandites et en collaborations, nous aurions l’équivalent en financement d’une petite production hollywoodienne», estime Olivier Gilbert.

Pour Francis Théberge, responsable de l’événement Dérapages — un événement d’exploration multimédia présenté chaque année par les étudiants en design de l’UQAM — se joindre à un groupe de production alternatif permet aussi une certaine reconnaissance des pairs. «Lorsque tu prépares un court d’animation, tu passes des heures seul dans ton sous-sol. Ça fait du bien des fois de partager avec d’autres qui font la même chose de leur bord, de recevoir des commentaires positifs sur ton travail.»

Chère liberté

La liberté artistique absolue du cinéma sans budget est souvent acquise au prix de sacrifices personnels et matériels. Les microcinéastes sont souvent prêts à se serrer la ceinture pendant des mois pour voir leur création apparaître quelques minutes au grand écran. «C’est un luxe, de faire du microcinéma. Souvent, il faut payer de ta poche et travailler doublement avant et après le tournage. Mais le créateur va préférer ces sacrifices à n’importe quoi, même s’il doit manger du beurre de pinottes pendant un mois après le tournage», raconte Kim Saint-Pierre.

Figure emblématique du cinéma sans subventions depuis près de quinze ans, Denis Côté a reçu cette année un million de dollars de la part de Téléfilm Canada pour tourner Elle veut le chaos, son dernier film. Un changement de taille pour le cinéaste jusqu’ici férocement indépendant: son plus récent film, Nos Vies Privées, avait été tourné avec un maigre 20 000 dollars. «Il faut être très préparé. Tu ne peux plus changer l’orientation du plateau à la dernière minute ou réinstaller les lumières en fonction de tes caprices.»

 

Bien qu’il considère cette expérience comme une aventure à refaire, Côté avoue toutefois y avoir sacrifié une part de sa liberté artistique. Et même si le plateau de tournage était isolé — au fond d’un rang à Contrecoeur, en Montérégie — le réalisateur a regretté sa solitude d’antan. «Je suis habitué de tourner dans le bois avec cinq ou six chums. Avec la subvention, on a été obligé de respecter toutes les règles: Union des artistes, Alliance québécoise des techniciens de l’image et du son, etc. En coupant au maximum dans l’équipe de tournage, on était vingt personnes sur le plateau!»

 

Pour François Jacob, participant à KINO depuis 2005, une équipe nombreuse est l’un des avantages permis par les subventions. «Le financement permet de déléguer plus. Tu peux te permettre de te concentrer uniquement sur ton art. Tu ne portes plus tous les chapeaux à la fois.»Le manque d’argent force aussi les créateurs à charcuter certaines scènes trop exigeantes ou trop coûteuses. Des coupures qui pourraient être évitées avec des subventions, croit Olivier Gilbert. «Vient un moment où tu es tanné de tourner avec deux comédiens dans deux lieux de tournage. C’est très limitant au niveau du scénario. L’argent permet d’exploser, d’explorer toutes les possibilités.» Malgré les sacrifices, les milliers d’heures de bénévolat et le manque de fonds, les cinéastes derrière ces créations sans-le-sou considèrent leur expérience extrêmement formatrice. «Tout l’art du microcinéma est là. Il faut adapter ses idées au contexte de production», explique Olivier Gilbert. «Le microcinéma te confine dans un contexte où il y a moins d’options. C’est là que la créativité se développe», ajoute François Jacob.  

 

Même s’il a réussi à se bâtir un succès d’estime considérable, le cinéma sans subventions reste encore victime de préjugés tenaces, croit le cinéaste Denis Côté. «C’est une opportunité à double tranchant: il y en a qui te félicitent de faire tant avec peu, tandis que d’autres te disent que ce n’est pas un vrai film. Pour eux, tant qu’il n’y a pas d’argent, ça n’a aucune véritable valeur.» Pour les membres du mouvement KINO, une ligne très mince sépare le film produit par l’industrie traditionnelle et leur production. Cette ligne, Kim Saint-Pierre compte bien la franchir. «Idéalement, on passe par le microcinéma pour rejoindre l’industrie. Tout cinéaste qui passe du temps à faire des films veut vivre de son art.»

Aux jeunes créateurs frustrés de ne pas avoir reçu de subvention, Denis Côté n’a qu’un conseil: «Relis ton scénario, ça peux-tu se faire avec une gang d’amis, 5 000 dollars et beaucoup d’idées?» Pour le réalisateur des États Nordiques (2005) et de Nos Vies Privées (2007), il faut créer, quoi qu’il en coûte. «Je suis du côté des indépendants qui se lèvent un matin et se disent: je vais faire un film, quitte à contourner toutes les règles, à mettre le feu à la cabane, à partir avec des amateurs, leurs oncles et leurs tantes et les moyens du bord. Avec de l’ambition pis une tête de cochon, on peut le faire.»

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