CultureAutopsie collective d’une Grèce en décrépitude

Félix Pedneault14 novembre 20183 min

SÉRIE | Regard sur les RIDM

La crise qui ébranle la Grèce depuis 2011 est mise à nue par les habitants et les habitantes d’Exarcheia, ce quartier chaud d’Athènes où se rencontrent l’élite intellectuelle, les artistes et les nouveaux-riches, dans un film tourné de nuit où l’on découvre un microcosme exaltant.

Une jeune fille, perchée sur une butte qui surplombe la cité millénaire, met bien la table dès le début pour présenter sa ville : « Athènes est une ville blessée. » Aucun doute que depuis la crise financière, sociale et migratoire qui s’est emparée de la Grèce au tournant de la décennie, la ville s’est trouvée changée profondément. « Toutes ces ruines s’accumulent alors qu’on doit aller de l’avant. Il n’y a que le chant des oiseaux qui reste le même parmi tout ce béton », raconte la comédienne de profession, d’un ton presque tragique, alors que derrière elle brille l’Acropole.

C’est cette crise que cerne la réalisatrice Nadine Gomez, diplômée de la maîtrise en communications de l’UQAM, dans Exarcheia, le chant des oiseaux, un film qu’elle a commencé à tourner en 2012 lors d’un voyage impromptu en Grèce. Tourné exclusivement la nuit dans le quartier scarifié par les graffitis de toutes sortes, le film présente des scénettes du quotidien toutes plus irréalistes les unes que les autres.

Éclairés par les lueurs orangées des lampadaires, des artistes, intellectuels, intellectuelles, passants et passantes échangent et philosophent sur l’avenir de la Grèce, voire du monde, dans ce quartier où résonnent toujours les échos de manifestations anarchistes.

Le pouls de ce film complexe, entrecoupé de plans exploratoires des rues d’Exarcheia, bat au rythme d’une bande sonore originale créée par Marie-Pierre Grenier, qui immerge complètement dans l’atmosphère bouillonnante du quartier.

Critiquer le monde depuis son balcon

Le film « très personnel » de Nadine Gomez aborde des thèmes vastes et variés grâce aux conversations captées. De ces comédiens et comédiennes qui s’en prennent à la façon dont on fait du théâtre en répétant leur pièce, à ces personnes âgées qui, depuis leur balcon, critiquent le cours du monde, les sujets touchent autant la politique et l’art que la philosophie.

Sur une terrasse, un artiste visuel s’inquiète de voir l’héritage de l’Antiquité s’effriter. À la sortie d’un bar, Dimitri le poète, un musicien de rue et une dame ont une discussion au ton parfois tragique, parfois romantique, sur les migrants et sur l’avenir de leur société. Tous et toutes tiennent des discussions qui semblent surréelles tellement elles sont chargées, profondes, si bien que le film s’écoute comme une très longue réflexion à voix-haute.

Avec des plans rapprochés dynamiques qui gardent vivants les dialogues, Exarcheia, le chant des oiseaux est un documentaire guidé par des réflexions philosophiques autant par la force de certaines images très suggestives, comme un musée à l’architecture monumentale souillé par les graffitis, que par l’émotion que véhicule les dialogues.

« Ce que je cherchais à dire de ce quartier était immatériel, raconte Nadine Gomez après la projection à la Cinémathèque québécoise. C’était les pensées politiques qui m’intéressaient, et il n’y a que la nuit pour véritablement montrer ça », explique la réalisatrice.

On ressent bien toute l’énergie nocturne du film dès le moment où, à la toute fin du documentaire, on montre le soleil du petit matin à travers les branches d’un arbre. Ce moment qui semble hors du monde, rappelle qu’Exarcheia est un quartier où on vit et on pense la nuit. C’est ce qui fait toute la poésie de ce film frappant qui souligne à quel point les gens du quotidien peuvent avoir des réflexions politiques profondes et sensées dans une Grèce où les opinions se radicalisent jour après jour.

photo: LES FILMS DU 3 MARS

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