De massothérapeute à la rue

Chaque minute compte  pour une personne en situation d’itinérance, affirme Jimmy Desrochers qui, par une journée glaciale de décembre dans les rues de Drummondville, se cherche un endroit sécuritaire et chauffé pour dormir. L’homme de 33 ans, massothérapeute de formation, n’aurait jamais cru se retrouver sans domicile un jour. 

Marqué par des blessures aux mains et arborant un regard fatigué, Jimmy Desrochers est l’un des multiples Québécois(es) pour qui le confort et la stabilité ont été arrachés du jour au lendemain. Il tente, chaque jour depuis huit ans, de récolter de l’argent afin de survivre au milieu incertain de la rue. Un quotidien difficile, complexifié par sa maladie de Crohn, une inflammation intestinale chronique qui restreint de façon majeure son alimentation. 

« Je me suis ramassé à la rue à cause d’un propriétaire qui m’a mis à la porte pour rénover son logement », confie-t-il au Montréal Campus. Sans références ni crédit suffisant, il n’a pas été capable de se loger rapidement.

Une crise humaine aux racines entremêlées  

M. Desrochers n’a qu’un objectif en tête : se sortir de la rue en se trouvant un logement afin d’y installer sa salle de massothérapie et de regagner une stabilité de vie. Toutefois, la crise du logement, l’inflation et la surpopulation dans les organismes qui offrent des ressources sont quelques facteurs qui rendent la réinsertion difficile, explique la travailleuse de rue dans l’arrondissement de Pointe-aux-Trembles, Naomie Lussier.  

Pour celle-ci, l’itinérance est multifactorielle, mais «  la cause principale, c’est vraiment la hausse [du prix] des logements ».  

Elle mentionne également que la consommation, l’état de santé, la marginalisation, les dépendances et le manque de ressources sont des facteurs qui mènent ces individus en situation d’itinérance à vivre leur misère de façon isolée. «  [La consommation] peut être autant une cause qui mène à l’itinérance, qu’une conséquence. Réalistement, qui n’aurait pas recours aux drogues pour ‘‘geler’’ les souffrances relatives à ce quotidien?  », s’interroge la travailleuse sociale. 

Dans la nuit du 23 avril 2024, le ministère de la Santé a recensé 9307 personnes dans des établissements d’accueil pour les personnes en situation d’itinérance au Québec. C’est une hausse 15 % par rapport à 2022. 

Selon ce recensement, plus de 40 % des personnes hébergées se trouvaient à Montréal. Naomie Lussier remarque une hausse importante des cas de personnes en situation d’itinérance dans les secteurs moins visibles et médiatisés, comme l’est de l’île. D’après elle, les ressources d’aide hors du centre-ville sont « peu nombreuses » face à la montée de l’itinérance. La majorité d’entre elles sont regroupées au cœur de la métropole. Les régions en banlieue et les arrondissements des grandes villes se retrouvent avec des « moyens limités » pour venir en aide à cette population, estime la travailleuse sociale. 

Des services d’aide « déficients» 

D’après Mme Lussier, les personnes en situation de précarité financière font face à la décision quotidienne de se nourrir ou de se loger. Toujours selon elle, ce dilemme reflète l’instabilité du filet social. « On est tous plus proches de la pauvreté que de la richesse et ça devient difficile d’aider quand toi aussi tu es dans le besoin sans nécessairement être dans la rue. » 

À Drummondville, l’organisme communautaire à but non lucratif Ensoleilvent est devenu une ressource indispensable pour Jimmy Desrochers. « Une chance que je suis chez Ensoleilvent, parce que, sinon, je serais incapable de ne pas consommer. Je virerais fou. Grâce à eux, j’arrive à survivre et même qu’il m’arrive d’avoir des moments où je me sens comme si j’avais une vie normale », témoigne-t-il.

L’aide sociale québécoise, d’une prestation de base de 800 $ par mois avec la possibilité d’un ajustement supplémentaire de 45 $ pour une personne adulte sans contrainte temporaire, existe dans le but d’offrir un soutien financier minimal. Pourtant, elle est « nettement insuffisante » dans le contexte économique d’aujourd’hui marqué par une pénurie de logements abordables, estime Arielle Parmentier, une stagiaire en psychoéducation de l’organisme à but non lucratif le Book Humanitaire, situé dans les Laurentides, à Saint-Jérôme.

« Les gens ont besoin de vêtements chauds, d’aide alimentaire et d’une oreille attentive pour rompre leur isolement  », selon Mme Parmentier. Toutefois, elle estime que les organismes et leurs ressources sont insuffisants pour la demande et qu’un effort gouvernemental supplémentaire est vital.  

Des stéréotypes à la marginalisation 

Arielle dénonce le poids des stéréotypes et préjugés qui construisent la représentation collective de l’itinérance.  «  À cause de certains d’entre eux, ces individus sont littéralement victimes de déshumanisation, alors qu’au contraire, ils devraient être au centre de nos préoccupations  », lance-t-elle.

Ces stéréotypes, Jimmy dit les vivre vit quotidiennement . «  Je quêtais de l’argent la semaine passée et je me suis fait dire au moins 15 fois ‘‘Je vais te tuer’’ », raconte-t-il. Arielle estime que la cause principale de ces jugements est le manque d’éducation, qui a pour effet de renforcer l’isolement, la misère, mais surtout la marginalisation des personnes en situation d’itinérance. 

Elle propose l’idée que cette marginalisation est le premier frein à un désir de réinsertion sociale chez ces individus. Obtenir de l’aide de la part de ses concitoyen(ne)s devient de plus en plus difficile, relate Jimmy, notamment lors de sa mendicité. « L’argent que je quête ces temps-ci, c’est pour m’acheter de la nourriture, parce qu’à cause de ma maladie, […] si je ne quêtais pas d’argent, je ne survivrais pas », affirme-t-il. 

Le souhait de M. Desrochers de trouver un emploi lui semble être «  mission impossible  » en raison de tous les stéréotypes qui entourent l’itinérance. Un paradoxe que dénonce Mme Parmentier. «  Pour avoir un emploi, il faut une adresse, mais pour être en mesure de se payer un logement, il faut un revenu fourni par un emploi », souligne-t-elle.

Pour Jimmy, bien que la question existentielle du « Comment s’en sortir? » reste toujours sans réponse, son combat pour retrouver une stabilité est loin d’être terminé.

 Avec la collaboration de Delphine Santerre et Claudie Huard

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