Les réseaux sociaux au service de l’art

Souvent jugé pour son élitisme et son herméticité, le monde de l’art visuel se démocratise avec la popularité grandissante des réseaux sociaux, qui élèvent parfois des concepts à l’allure banale au rang d’œuvre d’art virale.

Lorsqu’un tel événement se produit, il arrive que l’élite artistique n’ait pas le pouvoir de se prononcer, et ce sont les internautes qui deviennent juges de la valeur d’un concept. C’est ce qui s’est produit pour l’amatrice de tricot texane, Tobey King, qui a eu l’idée de confectionner une poupée à l’effigie de Bernie Sanders lors de l’assermentation du nouveau président américain, Joe Biden, le 20 janvier dernier.

La photo du sénateur du Vermont, tout emmitouflé, assis, bras et jambes croisés, est instantanément devenue virale. Les internautes se sont approprié l’image et s’en sont donné à coeur joie en l’insérant dans tous les scénarios imaginables. La photographie a été utilisée tellement de fois qu’elle s’est taillé une place dans la culture populaire. Les gens se sont instantanément reconnus dans la position du sénateur pratiquant la distanciation sociale et arborant son masque chirurgical. 

Tobey King n’est pas restée indifférente en voyant cette photo, même qu’elle s’est mise à tricoter. Sept heures plus tard, elle avait terminé la poupée. Puis, une semaine après l’assermentation du président démocrate, la poupée est à son tour devenue virale, amassant 40 000$ pour Meals on wheels, un organisme de charité cher aux yeux de Bernie Sanders. 

Dans une entrevue accordée au Montréal Campus, l’artisane autodidacte avoue ne pas avoir anticipé toute l’attention qu’elle recevrait en partageant sur les réseaux sociaux, son passe-temps favori : « J’étais extrêmement surprise. Je savais que les photos [de la poupée] faisaient leur chemin sur internet, mais j’étais tellement occupée à répondre à mes messages que je n’avais pas remarqué à quel point les enchères avaient monté! ». Elle a vendu sa poupée sur eBay et vend, encore à ce jour, des patrons sur sa plateforme Etsy pour que tous puissent reproduire sa création.

Le pouvoir des utilisateurs

Les plateformes comme Facebook et Instagram permettent non seulement aux artistes de promouvoir leur démarche, mais aussi de vendre directement leur travail. Emmie Leblanc Lavigne, connue sous le nom de EMZ sur Instagram, vend toiles, dessins, art numérique et vêtements par le biais de sa plateforme depuis maintenant 8 mois. « C’est un peu moins impressionnant que d’exposer en galerie, mais il est beaucoup plus facile d’atteindre un grand public sur les réseaux sociaux. […] Ça m’amène une visibilité qu’aucune galerie locale ne pourrait m’offrir », a-t-elle observé.

En 2021, elle ne croit pas qu’il soit nécessaire que son art franchisse les portes d’un musée pour être considéré. En travaillant ainsi, elle fait 100% des profits des ventes et évite la planification qu’implique une exposition physique.

 « Les commentaires, les mentions j’aime et les partages, tout ça forme la valeur de ton oeuvre quand tu décides d’exposer principalement sur les réseaux sociaux », estime EMZ. 

L’impact des réseaux sociaux sur le marché de l’art

Selon Christine Blais, doctorante en histoire, spécialisée dans le marché de l’art à l’Université de Montréal (UdeM), l’attention numérique peut être un indicatif de la popularité d’une oeuvre, mais dans le milieu de l’art institutionnel, elle n’est pas directement liée à sa valeur. En d’autres mots, il y a une importante distinction à faire entre le prix d’une oeuvre et la valorisation qu’un public virtuel lui donne. Sans nécessairement inciter le public à acheter de l’art, les réseaux sociaux lui permettent de contempler ce qui se fait sur le marché.

En général, les galeries conservent un rôle traditionnel de légitimation et, communément, un artiste doit passer par là s’il veut être dans une collection muséale : « ce qui donne de la valeur à un artiste, d’un point de vue de l’histoire de l’art, c’est de participer à des expositions, des foires ou des événements. Finalement, c’est d’être reconnu par le milieu », affirme la doctorante. Elle précise aussi qu’il est maintenant beaucoup plus facile pour les artistes d’entrer en relation directe avec divers acheteurs, c’est-à-dire de commercialiser et démocratiser leur art en passant par leurs réseaux sociaux.

Toutes ces manières de pratiquer le métier sont valides, mais elles ne s’adressent pas toutes au même public, selon Christine Blais : « Ça dépend bien évidemment de l’objectif personnel de l’artiste ». « Il serait trop tôt pour savoir si les réseaux sociaux ont un impact sur le marché de l’art ou s’ils le font évoluer, mais les acteurs traditionnels n’ont pas le choix de s’adapter pour suivre le virage numérique. »

Démocratiser son art 

Armée de son téléphone et d’une connexion internet, Tobey Kinga a réussi à s’approprier une partie de l’espace public et a réalisé près de 39 500 ventes sur son compte Etsy. Tout comme l’artiste EMZ, Tobey a confié au Montréal Campus qu’elle ne tient pas à exposer dans une galerie : « Je ne sais pas si je me sentirais à ma place, je tiens à la liberté que j’ai lorsque je peux prendre des décisions et travailler sans aucune exigence extérieure. »

Une bonne connaissance de la culture numérique peut être un véhicule substantiel pour un grand nombre d’artistes. Toby King avoue être convaincu que sans l’aide de Facebook, elle n’aurait jamais profité du succès qu’elle a eu. « Je suis à la fois satisfaite de mon parcours, et complètement éblouie par les pouvoirs des réseaux sociaux. », se réjouit l’artiste.

Mention photo Édouard Desroches | Montréal Campus

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