SociétéLa survie des médias écrits : un compte à rebours

Laetitia Arnaud-Sicari16 décembre 20206 min

Alors que seulement 13% des Canadiens et des Canadiennes francophones sont prêt(e)s à payer pour de l’information en ligne, des médias écrits québécois, dont les six journaux de la Coopérative nationale de l’information indépendante (CN2i), optent tout de même pour le modèle d’abonnement numérique. Survol du phénomène du mur payant. 

L’avènement des réseaux sociaux  a amené une multitude de nouveaux compétiteurs aux médias écrits. Les supports non médiatiques tels que Google, Amazon, Facebook et Apple – communément appelé les GAFAs – dominent dorénavant le marché publicitaire. 

Bien que seulement 9% de l’argent provenant des annonces numériques est empoché par les médias selon le Centre d’études sur les médias, la publicité demeure la source principale de financement des supports journalistiques en ligne.

Le mur payant est une stratégie adoptée par les entreprises de presse pour inciter leur lectorat à se tourner vers l’abonnement. Par exemple, Le Devoir permet aux personnes non abonnées de lire quatre articles gratuits, puis trois autres si elles se créent un compte, avant de se heurter à un mur. 

« Les médias n’ont pas le choix de revenir à une monétisation du contenu à l’aide du mur payant, car ils n’arrivent pas à subvenir aux besoins de la production du contenu », explique la vice-présidente de la Fédération professionnelle des journalistes du Québec (FPJQ) et journaliste à La Voix de l’Est, Marie-Ève Martel. 

D’après le directeur du programme de journalisme et chercheur du Réseau de recherches sur le numérique de l’Université du Québec à Montréal (UQAM), Patrick White, de plus en plus de médias québécois vont opter pour le mur payant dans les prochains mois ou les prochaines années afin « d’aller chercher les revenus perdus par la crise publicitaire ».  

Telle fut la décision prise par les six journaux quotidiens régionaux (La Voix de l’Est, Le Droit, Le Quotidien, Le Nouvelliste, Le Soleil et La Tribune) faisant partie de la Coopérative nationale de l’information indépendante (CN2i). Ces médias écrits se sont dotés d’un mur payant le 28 novembre dernier. 

« Dans nos sondages, les gens disaient qu’ils étaient prêts à payer pour nous lire. Mais, quand vient le temps d’entrer la carte de crédit, c’est une histoire différente », pense Mme Martel. Il existe un nombre important de plateformes sur le web nécessitant un abonnement mensuel pour avoir accès à leur contenu. La journaliste croit que les lecteurs et les lectrices se désistent, car « ce sont des montants qui s’ajoutent à la facture de la fin du mois ». 

La valeur de l’information

Quoique le contenu d’une grande partie des médias numériques au Québec soit gratuit, la production d’information, elle, ne l’a jamais été, estime la professeure du département de marketing de l’UQAM, Sandrine Prom Tep. « Bien qu’aujourd’hui on ait Internet, un outil de communication qui permet la diffusion à grande vitesse et à grande échelle, ça ne veut pas dire pour autant que l’information journalistique devrait être gratuite. Ce n’est pas parce que quelque chose peut être diffusé rapidement et facilement, qu’il ne vaut rien, qu’il ne coûte rien à produire », explique-t-elle. Oublier la valeur de l’information est problématique en raison de son importance démocratique croit Marie-Ève Martel. La nouvelle est devenue un « contenu parmi tant d’autres sur les réseaux sociaux où tout le monde se bat pour avoir et garder l’attention des gens  », ajoute-t-elle.

D’ailleurs, selon des données recueillies en 2020 par la Reuters Institute, 53% des Canadiens et des Canadiennes disent s’informer à travers les plateformes socionumériques comme Facebook. 

Les médias d’information qui ont l’intention de mettre un mur payant devront produire un contenu « exclusif » en raison « d’une offre gratuite importante dans le monde numérique », selon le chercheur du Centre d’études sur les médias Daniel Giroux. Des articles plus approfondis, des analyses, des enquêtes et des chroniques sont des exemples d’un contenu ayant une « valeur ajoutée », énumère Marie-Ève Martel. 

Le mur payant, efficace?

« [Le magazine] L’actualité a toujours été un média payant. Sans ce mur payant, le magazine ne serait pas viable », témoigne son rédacteur en chef, Charles Grandmont. Ce dernier explique que le modèle d’affaires de la revue repose sur trois piliers  : les abonnements, qui constituent leur source principale de financement, suivi des revenus publicitaires et des subventions. 

Par contre, le mur payant n’est pas parfait puisqu’il existe des façons de contourner le péage. « C’est un phénomène qu’on accepte et avec lequel on doit vivre. Au lieu de mettre un mur complètement fermé, on préfère laisser la frontière la plus ouverte possible pour qu’il y ait le plus de monde possible », dit M. Grandmont. Sur leur site web, les gens qui ne sont pas abonnés peuvent consulter deux articles par mois gratuitement. Pour l’ensemble du contenu numérique, les intéressé(e)s doivent payer un abonnement mensuel. 

Sandrine Prom Tep croit que cet obstacle causé par le mur payant peut pousser les consommateurs et les consommatrices à vouloir s’abonner à l’objet qu’ils et elles convoitent. La personne bloquée ressentira le besoin de changer son accès à la nouvelle, à l’information qu’elle juge nécessaire soit en défrayant les coûts pour un abonnement. 

Même si cette technique peut s’avérer utile, les revenus provenant des abonnements, des ventes au numéro ou à l’article ont baissé de 40% entre 2012 et 2018 pour les quotidiens et de 31% de 2013 à 2017 pour les magazines, données disponibles dans Les médias québécois d’information: État des lieux en 2020, un document produit par le Centre d’études sur les médias.

Bien que le péage numérique soit une source de financement nécessaire pour les médias, à lui seul, il ne représente pas une solution en soi, estiment les experts et les expertes interrogé(e)s par le Montréal Campus. La survie des entreprises médiatiques dépendra plutôt d’une « diversification des sources de revenus, car il n’y aura plus de source principale de revenus [dans le futur] », croit Marie-Ève Martel.

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