CultureL’éveil du rap, sous son enveloppe masculine

Avatar Ariane Brodeur-Fakhoury16 octobre 20195 min

Le mot se passe : les codes traditionnels du rap et les thèmes qui y sont abordés encouragent une certaine forme de masculinité toxique. Une influence qui se dissipe avec l’essor de ce milieu dans la trame musicale québécoise.

Que ce soit la mégalomanie, l’abondance monétaire ou les standards de beauté, les sujets abordés dans le rap relèvent de normes sociales parfois associées à la masculinité toxique. Le monde du hip-hop étant un environnement majoritairement masculin, il est affecté par certains diktats symboliques. Les interprètes reconnaissent l’influence et la pression masculine, comme en témoigne le jeune rappeur québécois Kirouac, alias Paul Provencher : « Historiquement, il y a certains codes qui découlent des arts principalement masculins. Dans le rap, la majorité des artistes sont des hommes et ils ont une vision très restrictive de la masculinité. » 

Cette perception de l’atmosphère est appuyée par le professeur de philosophie au Collège Montmorency et auteur du livre Philosophie du hip-hop, Jérémie McEwen. « Le rap, c’est compétitif, c’est un combat de coqs, comme sur la scène de battle rap où il y avait, il y a quelques années, des attaques misogynes, homophobes et tout le reste », soutient-il.

« En tant qu’homme, il y a peu de place pour ces discussions-là, sur le conditionnement de la sexualité masculine, la performance », énonce le cocréateur des combats de rap WordUP! Battles, FiligraNn. Le rappeur évoque également certains commentaires ou comportements « maladroits » concernant son poids, venant autant des hommes que des femmes. « Il n’y a pas de sensibilité masculine par rapport à son apparence », poursuit-il, en expliquant son inconfort avec l’atmosphère générale entourant les doubles standards. Il souligne la pression ressentie dans le milieu et les difficultés reliées à l’expression de la vulnérabilité chez les hommes. FiligraNn, ou Rémi Ste-Marie, définit cette situation : « Oui, c’est une pression dans le milieu musical, mais bien avant dans la société qui l’influence. »  

Une vitrine sur le monde

Pour Honie B, rappeuse de la scène contemporaine au Québec, cette pression est principalement le « reflet de la société capitaliste de surconsommation dans laquelle on vit ». « C’est une pression que je ressens, car je vis dans ce système-là », poursuit celle qui est également connue sous le nom de Marimyel Fillion-Boulet. 

La poésie rythmée, originaire du Bronx et de quartiers new-yorkais afro-américains défavorisés, est un style de musique utilisé afin de mettre en lumière la réalité vécue par ses interprètes. À l’aide de sonorités et de paroles évocatrices, les inégalités  sociales et le racisme étaient ainsi exprimés en langage musical. Encore aujourd’hui, les propos du rap ne sont qu’un miroitement de la réalité des artistes et de la société qui les entoure. « Ce qui se passe dans le rap et les battles représente ce qui se passe dans les cours d’école. C’est vieux comme le monde, ces sujets-là. Le rap aide surtout à réfléchir là dessus », indique FiligraNn. 

« C’est aussi facile de pointer du doigt le rap », raconte le journaliste et artiste Simon Tousignant, surnommé ST. Le rappeur fait remarquer que le rock et d’autres styles musicaux sont également porteurs de ces problèmes de pression masculine, et perpétuent des textes et des symboles qui partagent ces idées. Pourtant, le rap semble être la cible principale des critiques. « Il y a une stigmatisation en ce qui concerne le rap du fait que ça provient de communautés ethniques. On pardonne plus rapidement à Éric Lapointe qu’à des groupes rap qui ont les mêmes propos », précise ST.

Un vent de nouveauté

Cette tendance est cependant encline à un renversement. « Aujourd’hui, c’est possible de se détacher de ces codes-là et d’exprimer sa propre réalité sans avoir à répondre à ces clichés du rap », relève Kirouac. Depuis l’essor de ce style musical, de nouvelles et nouveaux artistes ont pu s’intégrer au sein de la communauté et ainsi apporter leur expérience et leur message. Cette récente génération de rappeuses et rappeurs incite à un changement de mentalité dans le monde du rap au Québec. « Il y a eu une évolution de fou depuis les dernières années, dans les mentalités du hip-hop. Les habitudes de langage ont changé et les insultes plutôt conservatrices ont diminué », explique FiligraNn.

La place des femmes, qui est de plus en plus importante dans le milieu, semble aussi avoir son lot d’influence. Les textes et les propositions associés à l’essor de la place des rappeuses apportent une ouverture sur les problèmes sociaux de genre, comme l’hypersexualisation. Ces compositions initient la communauté à des enjeux qui étaient plus souvent sujets à des remarques humoristiques ou des attaques. Jérémie McEwen y voit une corrélation claire: « S’il y a une ou deux ou plusieurs femmes dans les plateformes ou les chansons de rap, les enjeux comme la masculinité toxique tendent à moins se reproduire. »

Le rap au Québec, s’il crée certains questionnements externes dans son approche de la masculinité, s’avère toutefois disposé au changement dû à l’élan du style sur la scène musicale et à la génération d’artistes modernes qui y mettent leur touche  progressiste. Si le concept de la masculinité toxique est alors de plus en plus évoqué, son démantèlement ne peut qu’être la suite, comme le propose Honie B : « Quand tu te rends compte que c’est là, la masculinité toxique, tu connais le concept, donc t’es capable de le déconstruire. » 

photo: WILLIAM D’AVIGNON MONTRÉAL CAMPUS



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