CultureHabiller d’invisible les images

Les compositeurs et les compositrices de musique de film prennent le pouls des récits du grand écran pour leur donner vie
Avatar Étienne Robidoux21 avril 20196 min

Soutenir l’imaginaire d’un récit cinématographique en travaillant de concert avec les réalisateurs et les réalisatrices, tel est le défi que se donnent jour après jour les compositeurs et les compositrices de musique de film.

« Un de mes plaisirs dans ce métier, c’est de découvrir et d’habiller de manière différente l’univers poétique propre à chaque réalisateur ou réalisatrice. Je vois la possibilité d’habiller d’invisible et d’émotion des images, des personnages, des histoires », explique le compositeur de musique de film Martin Léon, qui a notamment travaillé sur le long métrage Monsieur Lazhar, de Philippe Falardeau.

« Il y a des réalisateurs qui ont une idée bien précise en tête, donc ils vont t’envoyer des musiques de référence, exprime pour sa part la compositrice Anaïs Larocque. Ensuite, c’est ton travail de comprendre ce qu’il aime dans cette musique-là. »

Afin d’y arriver, la titulaire du diplôme d’études supérieures spécialisées (DESS) de musique de film de l’Université du Québec à Montréal (UQAM) en 2015 affirme être régulièrement en discussion avec le réalisateur ou la réalisatrice.

Elle souligne que le montage, qui est parfois modifié en cours de route, l’oblige à s’adapter. C’est d’ailleurs le cas pour le documentaire auquel elle se consacre actuellement. Pour celle qui se dit sensible aux couleurs, aux images et aux mouvements dans sa composition, ces changements représentent un défi, puisqu’elle doit réajuster sa musique en cours de production.

Le nombre de contraintes varie selon le réalisateur ou la réalisatrice. Ils et elles décident parfois des instruments ou du type de musique désirée, ce qui peut aussi être perçu comme une difficulté supplémentaire, explique l’étudiant au DESS en musique de film à l’UQAM Jérémie St-Pierre.

Celui-ci observe que certains et certaines « savent exactement ce qu’ils et elles veulent », alors que d’autres sont « plus à l’écoute ».

Les contraintes garantissent une direction à son travail, considère-t-il. « C’est la différence entre composer pour le plaisir et composer pour l’image, soutient l’étudiant. [Cela impose] des limites, parce qu’il faut que tu représentes quelque chose. »

Anaïs Larocque, qui est en train de créer la musique d’un long métrage documentaire d’une heure et demie, dispose d’environ deux mois pour composer les partitions et produire 75 minutes de musique en studio avec des musiciens et des musiciennes.

Pour sa part, Martin Léon dispose généralement d’un mois et demi à trois mois, selon l’ampleur de ses projets, dit-il. Son budget, qui oscille généralement entre 30 000 $ et 150 000 $, dépend de la collaboration d’un orchestre ou de quelques musiciens et musiciennes.

Solitude et collaboration

Anaïs Larocque affirme ne pas se sentir restreinte dans sa créativité. « Je ne me sens pas privée de liberté, parce que la mélodie que je vais composer, ça va être ma mélodie », croit-elle.

En 2016, l’étudiante a remporté la première place au Concours international de composition de musique de film de Montréal, un concours créé par le DESS de musique de film de l’UQAM en 2014. Elle pense d’ailleurs que c’est ce qui lui a permis de lancer sa carrière.

« Tu es très seule quand tu composes, reconnaît Anaïs Larocque. Ça dépend si tu aimes composer avec des gens, mais, pour ma part, je n’aime pas ça. Ça me prend ma bulle et ma zone où personne ne vient me déranger, car on passe par toutes sortes d’étapes psychologiques quand on compose. »

Martin Léon dit chercher l’équilibre entre le travail solitaire et la collaboration. Il explique que le premier quart de son processus créatif se réalise seul afin de comprendre le film et de concevoir la musique.

« Je me fais une courbe dramatique, avec la courbe de la vie intérieure des personnages, illustre le compositeur. Je regarde le film, une fois, deux fois. Parfois, même au premier visionnement, j’entends de la musique dans ma tête », raconte Martin Léon. Il s’installe alors au piano, à la guitare ou au synthétiseur afin de reproduire et d’enregistrer la mélodie qu’il a en tête.

M. Léon partage ensuite sa maquette au réalisateur ou à la réalisatrice afin d’entamer une réflexion sur la suite du processus créatif.

« Je continue mon travail et le revisionne à coup d’échanges avec le réalisateur ou la réalisatrice. Il vient un thème, un style et la musique d’un film [qui lui sont] particuliers », ajoute-t-il.

La moitié suivante de son travail se réalise avec son ami arrangeur et compositeur Alexis Dumais ainsi que d’autres instrumentistes. Le dernier quart de son œuvre s’achève avec le mixage sonore où il demeure en étroit contact avec le réalisateur ou la réalisatrice.

Étudier la musique

Le DESS en musique de film de l’UQAM, qui ne compte qu’une quinzaine d’étudiants et d’étudiantes par cohorte, offre une formation à des personnes qui ont un intérêt marqué pour la musique et qui envisagent de se lancer dans le métier.

Les personnes qui y étudient ont l’occasion de diriger un orchestre en résidence comprenant une quarantaine de musiciens et de musiciennes, de même qu’un chœur d’une trentaine de voix. C’est une occasion assez rare dans une université, assure le responsable du DESS en musique de film de l’UQAM, Mathieu Lavoie.

Détenteur d’un baccalauréat en composition de musique à l’Université de Sherbrooke, Jérémie St-Pierre achève actuellement sa deuxième session dans le programme. Il considère que ses plus grands apprentissages, jusqu’à présent, ont été le mixage et la prise de son. « C’est vraiment incroyable comment on apprend à mieux faire sonner nos maquettes et nos enregistrements », se réjouit l’étudiant.

« Quand tu as une cohorte d’une douzaine d’étudiants, tu as des violonistes, des batteurs et des guitaristes, souligne Mathieu Lavoie. Ils vont souvent interpréter un instrument dans un film de leurs collègues. »

C’est ce qui fait des cohortes fortes et diversifiées, selon lui. Martin Léon abonde dans ce sens et pense que le travail d’équipe rend également les compositeurs et les compositrices plus humbles.

« C’est déségocentricisant d’être au service d’une œuvre et d’un collectif », ajoute celui qui a entamé sa carrière en chanson avant de s’investir davantage dans la composition de musique de film. Il se dit « au service d’un univers poétique » lorsqu’il crée pour le cinéma.

« C’est quand je visionne le film et que j’entends la musique dans ma tête et que je suis sûr que ça marche. À ce moment précis, je suis la première personne à visionner le film au complet », lance M.Léon.

photo : FOURNIE PAR LE DESS EN MUSIQUE DE FILMS DE L’UQAM

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