À la uneUQAMÉvaluation des enseignements : une politique méconnue, des suivis partiels

Avatar Félix Deschênes23 février 20188 min

Résultats non examinés et rapports d’analyse non produits : l’évaluation des enseignements jouit d’un suivi partiel à l’UQAM, a constaté le Montréal Campus. Des étudiants témoignent d’irrégularités dans l’application de la politique universitaire, remettant en question la portée de cette procédure.

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Quatorze étudiants répartis dans six facultés de l’UQAM et siégeant à leur comité de programme ont confirmé qu’ils n’avaient jamais examiné les résultats des questionnaires d’évaluation des enseignements, comme le prévoit la politique 23 de l’Université.

Cette politique implique que chaque comité de programme « analyse le rapport d’ensemble anonymisé de l’évaluation des enseignements pour les activités relevant de son programme et donne les suites appropriées ». Ce rapport est défini comme un « tableau global des enseignements dispensés » qui donne la moyenne des réponses en lettres à chacune des questions, sans identifier les enseignants ou les sigles de cours concernés.

« Il n’a jamais été question des évaluations des enseignements lors des rencontres de comité auxquelles j’ai assisté », atteste Vincent Cusson, un étudiant en médias interactifs siégeant à son comité de programme pour une troisième année consécutive. « Je suis finissante, ça fait deux ans que je suis au comité de programme, et je n’avais jamais entendu parler de ça », ajoute Amanda McKee, finissante en administration. « Maintenant que je sais qu’on est censés avoir accès à un certain compte-rendu de ça et qu’on n’y a pas accès, je dois avouer que ma foi en l’exercice est un peu ébranlée », affirme quant à elle l’étudiante en histoire de l’art Anne-Célia Waddell.

D’autres étudiants consultés par le Montréal Campus ont vécu une expérience différente. La déléguée étudiante au conseil d’administration de l’UQAM, Nadia Lafrenière, dit quant à elle avoir examiné les rapports comme le prévoit la politique 23. « Il y a cinq ans, j’étais sur les comités de programme du baccalauréat [de mathématique], et on regardait les rapports anonymisés, on faisait des suivis, et il y avait même un sous-comité du comité de programme qui examinait plus attentivement ces rapports ».

Cette pratique s’est poursuivie jusqu’à l’année passée, confirme l’étudiant en mathématique Antoine Abram. « Cette année, avec le changement dans la direction du programme, le directeur n’est pas à l’aise de regarder de façon précise les évaluations avec des étudiants, explique-t-il. Donc, il a annulé cette formule-là et on est revenus aux rapports anonymisés, mais on n’a toujours pas regardé ces dossiers-là depuis l’année passée. »

Lorsque informés des exigences de la politique 23, des étudiants et des enseignants ont fait savoir au Montréal Campus qu’ils désireraient effectuer un suivi plus complet des évaluations à l’avenir. Nouvellement en poste, la directrice de l’unité de programme de premier cycle en sociologie, Chiara Piazzesi, admet qu’elle ne savait pas que les rapports d’ensemble devaient être examinés. « Après qu’un membre du [comité de programme] ait porté à l’attention du comité cette exigence, je me suis procurée le rapport », explique-t-elle, ajoutant que la question serait discutée lors de la prochaine rencontre.

Le directeur de l’unité de programme du baccalauréat en administration, Elie Elia, remarque de son côté que dans un programme nombreux comme le sien, il est préférable que les membres du comité de programme examinent des données agrégées « plus compréhensives » que le rapport d’ensemble d’évaluations. « Ce qu’on divulgue n’est pas lettré, c’est chiffré, précise-t-il. Ces agrégations anonymes nous permettent mieux de voir où il y a des problèmes et ce que l’on doit améliorer dans des situations où il y a 30 groupes pour un même cours. »

Un rapport jamais produit

À l’UQAM, un Comité institutionnel d’évaluation des enseignements est mandaté pour encadrer l’application des pratiques d’évaluation et pour produire un rapport annuel destiné à améliorer ces pratiques. Ce groupe a été créé lors de la refonte de la politique 23 de l’Université en 2014, mais la majorité de ses membres ont été nommés en juin dernier et ils sont réunis pour la première fois en novembre. Au moment d’écrire ces lignes, le comité n’avait donc produit aucun rapport.

Alexandra McKee estime qu’un tel suivi serait nécessaire. « Le Comité institutionnel devrait pouvoir montrer que c’est pris au sérieux. Je ne pense pas qu’il y a beaucoup d’étudiants qui se disent que ça vaut la peine de remplir les évaluations et c’est ça le problème », juge-t-elle.

La direction de l’UQAM estime que l’absence de rapport est principalement due aux contrecoups de la grève étudiante de 2015 et aux négociations de conventions collectives avec son corps enseignant. « Le printemps 2015 a quand même chamboulé beaucoup de choses, il y a parfois eu des prolongations de trimestres dans certains programmes », explique la porte-parole de l’UQAM, Jennifer Desrochers.

Parallèlement, « il y avait des négociations avec les syndicats des professeurs et des chargés de cours et les membres de ce comité-là entre autres sont des professeurs et chargés de cours ». Mme Desrochers a précisé dans un courriel que le contexte de négociations « n’était pas propice à l’avancement des travaux du comité. Une fois les plus récentes négociations conclues, en avril dernier, la reprise des travaux du Comité institutionnel s’est amorcée dès l’automne. »

La présidente du Syndicat des chargées et chargés de cours de l’UQAM (SCCUQ), Marie Blais, reconnaît que l’évaluation des enseignements — surtout la question du seuil minimal de répondants — faisait objet de négociations. « C’est un irritant pour les chargés de cours. On peut comprendre ça, mais ceci dit, ça ne nous a jamais empêchés de travailler sur ces questions-là. C’est-à-dire qu’on a toujours participé à des comités même si ça fait l’objet de négociations », souligne Mme Blais. Le Syndicat des professeurs et professeures de l’Université du Québec à Montréal (SPUQ) n’a pas retourné les appels ni répondu aux courriels du Montréal Campus.

« Manque de suivi »

Ces motifs invoqués par l’UQAM ne satisfont pas l’étudiante Nadia Lafrenière, qui les qualifie d’« excuses » et critique le « manque de volonté » de la direction pour réunir les membres du Comité institutionnel. «C’est la job du vice-recteur [à la vie académique] de dire : “Il y a un comité qui ne se réunit pas, réunissons-le! La politique n’est pas appliquée, envoyons des directives!”. Je pense pas que c’est juste au niveau des directions de programme, le problème, je pense qu’il y a peut-être un manque de suivi aussi », fait valoir celle qui a également siégé à la Commission des études en 2011, 2012 et 2015.

En l’absence d’un rapport annuel du Comité institutionnel, les dernières statistiques disponibles de participation à l’exercice ont été divulguées lors des consultations publiques qui ont précédé la refonte de la politique 23 en 2014. Ainsi, à l’hiver 2011, le taux de participation aux questionnaires se situait à 34,7 % pour l’UQAM en général.

« J’ai l’impression qu’on est très peu impliqués, très peu politisés en ce moment dans mon programme, estime Vincent Cusson. Je n’ai pas les chiffres du taux de participation dans ma cohorte, mais est-ce qu’on participerait plus si on savait que, vraiment, on jasait des évaluations après? C’est un peu l’idée, selon moi. »

« L’UQAM compte sur la conjoncture favorable à la reprise des travaux du Comité institutionnel d’évaluation des enseignements pour se pencher sur les lacunes qui découlent de l’application de la Politique 23, dont celles constatées au sein de certains comités de programme », a écrit la porte-parole Jennifer Desrochers. Elle indique également que le Service de soutien académique sensibilisera davantage les directions de programme à la nécessité d’examiner les rapports d’ensemble.

« En ce moment, il y a beaucoup de gens qui voient ça comme une façon de donner leur point de vue par rapport à l’enseignement qu’ils reçoivent, et en réalité personne ne sait vraiment si notre point de vue aboutit à quelque part ou si ça sert vraiment à quelque chose, explique l’étudiante Anne-Célia Waddell. Ce serait le fun de savoir que c’est vraiment pris en considération et qu’il y a un suivi qui est fait par rapport à ça. »

Avec l’aide de Yahia Arkat

 

photo : SARAH XENOS MONTRÉAL CAMPUS

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