À la uneCultureEntre zines, Tumblr et militantisme

Avatar Raphaëlle Ritchot15 février 20175 min

C’est dimanche, un « dimanche douceur  », comme l’indique l’événement Facebook du festival d’ouverture de la librairie féministe l’Euguélionne. Une vingtaine de personnes sont sur place pour participer à un atelier de création de zines qui porte sur le bien-être personnel. Entre les affiches artistiques, les macarons aux slogans revendicateurs et les livres sur divers sujets marginaux, les organisatrices de cette journée déposent crayons de couleur, bâtons de colle et ciseaux sur la grande table où se déroulera l’atelier.

Les zines sont des petits livres très souvent faits à la main, où dessin, écriture et collage se côtoient. « Ce sont des œuvres qui ne sont pas vraiment soumises à la censure, c’est une pratique qui a toujours été plus liée à un côté militant, précise la membre fondatrice de la librairie, Camille Toffoli. Il y a définitivement une grande popularité des zines à Montréal.  »

Le professeur au Département d’études littéraires de l’UQAM Michel Lacroix rappelle qu’à la base, c’était aussi une pratique d’édition collective à peu de frais. « Ça a d’abord commencé avec des “fanzines”, où les fans de science-fiction ou d’un auteur fabriquaient des petits zines. Le format s’est popularisé dans les réseaux plus militants et les zines ont vraiment participé au renouvellement de la pensée féministe au Québec, par exemple  », explique-t-il.

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L’artiste Ambivalently Yours, qui dirige l’atelier de création, se dit très influencée par le mouvement Riot Grrrl des années 90, qui avait beaucoup recours aux zines. Après plusieurs années à travailler dans le domaine de la mode, la jeune femme est retournée sur les bancs d’école pour effectuer une maîtrise en arts plastiques où elle a aussi complété une concentration féministe. C’est là qu’est né son projet. Elle a découvert les zines alors qu’elle cherchait une façon de documenter ce qui se passait en ligne. « J’ai trouvé que le zine était une façon parfaite pour réussir à faire ça. Ce que j’aime c’est que je peux conserver ce qui se passe sur Internet précieusement sous la forme d’un objet physique  », explique l’artiste.  

Ambivalently Yours, comme son nom l’indique, aborde des questions féministes d’un point de vue ambivalent. L’illustratrice essaie de représenter dans ses dessins — mettant en scène des personnages à la fois mignons et grotesques — les conflits d’émotions qui peuvent survenir bien souvent dans la vie de tous les jours, selon elle. « La majorité de mes dessins sont inspirés par les messages que les gens m’écrivent sur Internet, principalement sur  Tumblr*. Souvent, je m’y fais demander des conseils et comme je n’ai ni l’autorité ni l’expérience requise pour donner des conseils, je réponds principalement avec des dessins  », raconte l’artiste aux cheveux colorés.   

Michel Lacroix compare lui aussi la liberté qu’offre le zine avec la liberté présente dans les publications sur Internet. « Par l’autopublication, les gens qui créent des zines arrivent à véhiculer les idées qu’ils veulent, à utiliser le langage qu’ils veulent. Ça ne veut pas dire refuser toutes corrections non plus, mais c’est de se faire corriger par quelqu’un qui partage notre point de vue, explique-t-il. Ce n’est pas comme être dans un magazine mainstream où quelqu’un dirait : ça c’est peut-être un peu trop fort, ici aussi, etc.  »

Petites publications, grande popularité

Pour Camille Toffoli, il était important de donner de la place dans leur librairie à des œuvres qui n’ont pas toutes la visibilité qu’elles méritent, ou qu’elles n’ont tout simplement pas dans les autres institutions littéraires. « Il y a une grosse pratique du zine féministe et queer, donc pour nous, il n’y a pas de distinction entre ça et un livre, on ne les considère pas comme des productions marginales, on les considère vraiment comme des publications à part entière  », précise-t-elle.

À l’Euguélionne, les zines sont des ouvrages populaires puisque leur distribution est généralement limitée à des contextes spécialisés, explique Camille Toffoli. « Souvent, les artistes vont en vendre dans les foires, les expozines, ou dans leurs boutiques sur le Web, mais ça reste un objet que les gens aiment voir avant d’acheter, c’est quelque chose de très matériel. C’est pour ça que ça marche bien en boutique  », continue-t-elle.

À la fin de l’atelier, Ambivalently Yours numérise toutes les pages créées par les participants. Elle compte en faire un zine collectif, qui sera plus tard vendu à l’Euguélionne. « Le zine, c’est vraiment un objet qui peut lier l’art et l’écriture puisque la plupart du temps c’est autopublié, c’est un peu comme une façon D.I.Y.** d’approcher le monde littéraire  », conclut la jeune femme.

 

* Tumblr est une plate-forme de microblogage créée en 2007 et permettant à l’utilisateur de publier du texte, des images, des vidéos, des liens et des sons sur son tumblelog.
** DIY est l’acronyme de Do It Yourself, qui signifie l’activité de créer ou réparer les choses soi-même.

Photos: RAPHAËLLE RITCHOT MONTRÉAL CAMPUS
En-tête: Atelier de création de zines, dans le cadre du festival d’ouverture de la librairie L’Euguélionne

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