À la uneDossier: Déplacements étudiantsSociétéPartir pour se bâtir une bonne conscience

Maude Petel-Légaré9 octobre 20165 min

DOSSIER DÉPLACEMENTS ÉTUDIANTS | Se déraciner le temps d’un voyage est un luxe de plus en plus prisé dans le cursus scolaire. Du secondaire à l’université, les étudiants ont soif d’enrichissement culturel. Les séjours à l’étranger engendrent toutefois leur lot de défis.

Pour sortir la nouvelle génération de la mentalité du tourisme de masse et des voyages tout inclus, les écoles secondaires ont recours aux voyages d’initiation à la coopération internationale et au « volontourisme », deux concepts vivement critiqués.

Communément confondus, le voyage d’initiation à la coopération internationale et le « volontourisme » visent à promouvoir la solidarité internationale par le biais d’un voyage. Selon le directeur du programme de maîtrise en développement du tourisme de l’UQAM, Alain Adrien Grenier, leur principale différence demeure l’association qui organise le tout. « La coopération va être menée par des agences officielles de l’État qui vont s’impliquer auprès de communautés dans les pays en développement, alors que dans le cadre du “volontourisme” c’est une activité commerciale », précise-t-il.

L’ancienne élève du Collège Mont-Saint-Louis Charlotte Goudreau a participé à un voyage humanitaire au Cambodge organisé par son école en partenariat avec l’agence Voyages Objectif Terre. Elle s’est vite rendu compte qu’il était plus question d’un voyage de type culturel qu’humanitaire. « On était là pour apprendre leur histoire et leur culture. On visitait des organismes et on passait du temps avec de jeunes démunis, mais ce serait un peu hypocrite de dire qu’on a réellement apporté quelque chose à la communauté », confie-t-elle.

Émotions à vendre

L’industrie touristique mise sur la création de liens entre la communauté d’accueil et les touristes en « commercialisant » l’immersion culturelle. Selon l’organisateur d’un voyage de coopération internationale au Costa Rica au secondaire, Marc Saint-Louis, les « volontouristes » se retrouvent dans une situation tendancieuse. « C’est quelque chose d’artificiel qui tient de la manipulation et qui abuse de la naïveté et de la bonne foi des volontaires », déplore-t-il. Pour celui-ci, la plus grande différence se trouve dans « l’authenticité » du voyage. « Il faut répondre à des besoins et avoir une vraie possibilité de créer des contacts avec la communauté », fait-il valoir.

On n’empêche pas la pauvreté en créant des projets. Cela apaise un peu la misère […], mais ça ne règle rien.
Alain Adrien Grenier, Directeur du programme de maîtrise en développement du tourisme

Celui qui est aussi animateur de vie spirituelle et d’engagement communautaire du Collège Jean-Eudes organise pour la septième fois ce voyage pour les étudiants de cinquième secondaire. Il a choisi de s’associer avec ARO InterNational, un organisme qui offre des stages d’immersion et de coopération pour faire vivre aux étudiants une expérience interculturelle tout en donnant un coup de main aux communautés.

Selon Alain Adrien Grenier, cette tendance de vouloir « sauver le monde » présente dans le « volontourisme » et la coopération s’apparente à une sorte de colonialisme. « On n’empêche pas la pauvreté en créant des projets, critique-t-il. Cela apaise un peu la misère temporairement, mais ça ne règle rien. » Bien conscient de cet aspect, Marc St-Louisvise plutôt, à travers les activités communautaires, à sensibiliser ses élèves au quotidien costaricain pour leur faire prendre conscience de l’impact de leur mode de vie. C’est aussi ce qu’a réalisé Charlotte Goudreau lors de son voyage. « Je n’avais jamais visité d’organismes communautaires comme tels, confie- t-elle. Avoir été en contact avec la pauvreté, ça m’a permis de prendre conscience de plusieurs choses.»

Un nouveau souffle

Bien que ces deux types de voyages sont critiqués, selon Alain Adrien Grenier, la situation au secondaire est totalement différente. « On est avec la nouvelle génération de touristes et [l’organisation de voyages à cet âge est] un moyen d’investir dans une autre façon de faire », note-t-il. Dans les deux cas, le voyage qui se dit éducatif veut développer le sens critique des jeunes et montrer à cette génération que le tourisme n’est pas synonyme de plage.

Pour Alexandrine Beauvais-Lamoureux, étudiante au secondaire qui a réalisé un stage de coopération avec ARO InterNational à Cuba, cette expérience lui a permis de sortir de sa zone de confort pour vivre un réel échange interculturel. « Afin de pouvoir communiquer avec des jeunes de mon âge, qui vivaient dans une réalité particulièrement différente de la mienne, je devais faire preuve d’altruisme et d’ouverture d’esprit », raconte-t-elle.

Les voyages au secondaire per- mettent aux jeunes de mettre en perspective la société de consommation dans laquelle ils vivent et de développer un comportement plus éthique. « Les Cambodgiens ont une réelle richesse d’esprit, ils sont heureux avec ce qu’ils ont, tandis qu’ici nous nous plaignons pour le moindre souci », observe Charlotte Gaudreau. Pour Marc St-Louis, un tel projet éducatif permet aux élèves de faire face à un contraste de valeurs et de sortir du paradigme dans lequel ils sont pris. « Pour nos jeunes qui vivent dans l’abondance et l’individualisme, le Costa Rica est un exemple de chaleur humaine et d’esprit familial », fait-il remarquer. Du côté d’Alexandrine Beauvais-Lamoureux, c’est plutôt l’entraide naturelle et la conscience sociale qui l’ont marquée lors de son voyage.

Les bienfaits pour les élèves dans ces projets éducatifs sont évidents. Toutefois, selon Alain Adrien Grenier, afin de s’assurer de ne pas tomber dans le voyeurisme, les écoles devront faire preuve de vigilance en regard à l’organisme avec lequel ils s’inscrivent. « Il faut penser au-delà de cette expérience d’une ou deux semaines, car s’il y a des touristes qui vont “aider la communauté” chaque semaine, on risque de faire comme le tourisme de masse et de travailler à l’acculturation des gens », précise-t-il.

Photos: CATHERINE LEGAULT
Alain Adrien Grenier, directeur du programme de maîtrise en développement du tourisme de l’UQAM

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