À la uneCultureSortir des sentiers battus

Avatar Catherine Charron5 novembre 20154 min

C’est glauque comme endroit le jour, imaginez la nuit. À travers des bâtiments qui semblent désaffectés, on trouve une salle pas encore chauffée, des têtes d’ours un peu partout. Je ne veux pas marcher seul.

Antidote 10

«Je voulais que l’expérience théâtrale démarre dès le début, dès que le spectateur entame ses recherches sur Google Maps pour trouver son chemin jusqu’ici.» Voilà pourquoi la metteure en scène Catherine Bourgeois a choisi de faire vivre sa pièce sur Beaubien Ouest. Pour que le spectateur éprouve une certaine angoisse, un doute dès le début. Pour qu’il expérimente la peur.

Il y a un grand respect de l’autre qui règne dans l’atmosphère du 435 rue Beaubien Ouest. C’est un peu ça en fait l’univers de la compagnie Joe Jack et John, co-fondée par Catherine Bourgeois et Jean-Pascal Fournier. Celle-ci tente d’offrir une tribune à ceux qui n’en ont pas, qui sont stigmatisés selon leur différence. «C’est un endroit où des gens discriminés peuvent donner un autre point de vue sur leur réalité que celui très homogène qui est véhiculé dans les médias», souligne la diplômée de la Central School of Speech and Drama de Londres. On y parlera de la peur, en ouvrant une brèche dans l’univers d’une personne différente, en s’y projetant tête première.

La peur comme moteur de création

Cette sensation est omniprésente dans la pièce Je ne veux pas marcher seul, et ce, depuis le début du processus de création. C’est le contexte social de l’automne 2013 qui a influencé la metteure en scène, pour qui l’inspiration provient toujours de l’actualité (rappelons que sa dernière pièce, AVALe, ayant pour thème la colère, a démarré suite au printemps arabe). Catherine Bourgeois cite le cas des afro-américains, mineurs et non-armés, descendus par des hommes matures en position d’autorité. Ou encore celui des musulmans québécois, stigmatisés, selon elle, par le projet de lois sur la Charte des valeurs québécoises. «La peur cautionne des gestes inacceptables, ça te donne le droit de prendre la parole et de tenir des propos racistes, xénophobes et de te sentir assez démuni pour tirer sur des jeunes qui ne représentent aucune menace pour ta propre vie», croit-elle.

Depuis, cette peur la tenaille. Tous les choix qu’elle fait autour de la pièce l’ont sortie de sa zone de confort. Il fallait qu’elle vive cette sensation, qu’elle l’analyse. Les acteurs aussi ont dû passer par ce même genre de processus, a-t-elle avoué. Après tout, chaque représentation les mettra sur la corde raide. «The show must go on», comme l’a expliqué Catherine Bourgois. Ils expérimenteront une heure de risque par jour, et ce, pendant 15 jours. Mais ne lui parlez pas de thérapie par l’art. «La période de création, ce n’est pas là que l’on fait une thérapie, je ne veux pas aller dans ce registre-là. D’accord, la pièce comporte des éléments personnels à chacun des artistes, mais ça reste de la fiction», explique Catherine Bourgeois.

Une fiction bien réelle

C’est une pièce qui frôle la réalité en permanence. Chacun des personnages a été construit spécialement en fonction de l’artiste qui l’incarne. Tous gardent leur nom et jouent selon leurs forces, s’exprimant avec un naturel qui leur est propre. La pièce tangue entre la réalité et la fiction. Le spectateur doit se questionner pour savoir si c’est vraiment l’acteur ou le personnage qui agit de la sorte.

Ce qui différencie chacun des interprètes n’est pas uniquement ce qui caractérise leur rôle sur scène. Bien que son handicap teinte son personnage, l’acteur principal d’origine haïtienne Edon Descollines n’est pas que ça dans la pièce. «Il est le héros, ce n’est pas que sa déficience intellectuelle qu’il incarne», tient à préciser la metteure en scène. Il met en mouvement cette peur, elle devient tangible, la faisant danser, chanter, slammer… Edon Descollines bouillonne de créativité, improvisant des vers spontanément lors de l’entrevue. Il a une sensibilité et une douceur qui transpose sa manière différente de vivre lorsqu’on est en contact avec lui.

Je ne veux pas marcher seul débutera le 17 novembre prochain au 435 rue Beaubien Ouest, au 3e étage jusqu’au 5 décembre 2015. C’est une production de Joe Jack et John présenté par le Théâtre aux Écuries.

 Photo : Adrienne Surprenant

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