À la uneSociétéAux frontières de la liberté

Avatar Benoît Lortie1 avril 20154 min

Même si les récents attentats contre Charlie Hebdo ont ramené le débat sur la liberté d’expression au cœur de l’espace public, les pratiques québécoises n’ont pas été bouleversées pour autant.

Le spectre de la liberté d’expression est large et ses limites sont variables. Les caricaturistes québécois Ygreck et André-Philippe Côté se disent libres d’aborder tous les sujets. «Mes limites viennent de moi-même par rapport à la décence, le bon goût, la démagogie et ce que j’accepte ou non de faire comme professionnel», explique le caricaturiste Ygreck qui dessine pour Le Journal de Montréal et Le journal de Québec. D’autres limites existent selon plusieurs spécialistes.

Selon l’auteur et le sociologue Alain Deneault, la censure au Québec vient beaucoup de la crainte du domaine judiciaire, associé à tort à la science. «On voit le droit comme un domaine relevant de la raison, la logique alors que le droit dans son exercice a beaucoup trait à l’émotion et l’imaginaire. On se sert du droit pour faire peur et le droit fait peur», dit-il. Dans les sociétés démocratiques, les analyses du sociologue révèlent que la liberté d’expression est plus restreinte dans les faits que ne le veut la croyance populaire. Le fait est que le recours à la justice n’est pas à la portée de toutes les bourses, un individu seul peut difficilement se défendre contre une industrie. «La multinationale qui poursuit veut mettre en garde tous les autres par l’exemple. En contrepartie, l’effet publicitaire de cette démarche d’intimidation peut provoquer exactement le contraire de l’effet souhaité», explique Alain Deneault. Avec les événements de Charlie Hebdo, le journal a publiés les dessins plus que jamais et a connu des records de ventes. «Les pratiques n’ont pas changées de façon observable au Québec, croit le caricaturiste au Soleil André-Philippe Côté. Ici, les sujets religieux ne sont pas privilégiés par les caricaturistes. En France, l’effet a été plus percutant.»

Ces cas extrêmes ne sont pas les seuls freins à la liberté d’expression. «La première barrière vient de soi, les gens s’autocensurent pour plaire, par complaisance et parce qu’ils craignent les représailles», résume Alain Deneault. Dans «La médiocratie», un article qu’il a publié dans la revue Liberté, il parle d’une soumission populaire à des règles de société implicites. «C’est une satisfaction collective de s’en tenir à la norme, au juste milieu, dans une conformité à ce qu’on fait toujours. C’est s’en tenir à la médiocrité alors qu’on pourrait espérer à mieux. Il s’agit de ne pas faire preuve de créativité et de ne pas prendre de risques», détaille l’auteur.

Selon Ygreck, l’important dans les dessins est de ne jamais s’attaquer à l’individu de façon personnelle. «Je ne veux pas être vexatoire. Mon but est de critiquer les événements de l’actualité et j’essaie de le faire sans blesser personne au passage», explique-t-il. Une certaine autocensure est donc nécessaire selon lui. Celle-ci est liée à ses valeurs d’abord, mais aussi à la publication pour laquelle un dessin est destiné. «Je ne vais pas soumettre une caricature si je sais que l’éditeur va la refuser et j’essaie d’éviter les trucs machos, les blagues sexistes.» Le caricaturiste André-Philippe Côté se dit plus prudent sur un sujet qu’il connaît moins, mais il ne croit pas qu’il s’agit là de censure.

Alain Denault croit que pour satisfaire des bailleurs de fonds, les caricaturistes anticipent leurs attentes. «Pendant qu’on pense en fonction des termes idéologiques et conformistes de l’heure on ne développe pas des idées singulières qui seraient peut-être un peu choquantes», résume-t-il. Cette façon de circonscrire et de normaliser le réel est une construction de l’esprit qui n’a rien de vrai selon le docteur en philosophie Jonathan Martineau. «Que l’espace politique soit libre de censure n’implique guère que nos voix soient libres de s’exprimer. Être libres de se déplacer ne fait pas de nous des gens qui bougent librement. De la même façon, être libres de pouvoir s’exprimer n’implique nullement que nos voix s’expriment en liberté.»

Mondes politique et judiciaire

Le code de procédure civile québécois a été modifié en 2009 pour favoriser la participation citoyenne dans le débat public et empêcher les poursuites abusives dont le but est de faire taire. Le Québec est la seule juridiction canadienne à disposer d’une loi anti-SLAPP mais plusieurs pays, dont les États-Unis, ont des lois semblables. SLAPP est un acronyme tiré de Strategic lawsuit against public participation, traduit par poursuite-bâillon. Il s’agit d’utiliser le recours aux tribunaux contre des individus ou des organisations pour les intimider, les appauvrir et les détourner de leur action.

Un bon exemple est la poursuite en diffamation pour six millions de dollars par la compagnie minière Barrick gold contre Alain Denault, les autres auteurs et l’éditeur du livre Noir Canada. Une pétition de protestation, appuyée par 12 000 citoyens, 500 professeurs et 60 maisons d’édition est à l’origine de la loi québécoise anti-SLAPP.

La mobilisation citoyenne au Québec a sans doute le pouvoir de se faire entendre puisqu’elle est à l’origine d’une loi contre les poursuites-bâillons. Mais, comme le philosophe Walter Benjamin l’a dit, quand les moyens de pression mis en œuvre par les mouvements sociaux sont de nature à transformer le régime, celui-ci essaie de les rendre illégaux en mobilisant les forces de l’ordre.

«La liberté est un cadre politique fictif, une convention, un accord, un « comme si », définit le jeune philosophe Jonathan Martineau. Il n’y a pas d’individu réel, mais des processus d’individuation, pas de liberté, mais de la libération. Nous avançons dans la préhistoire de la liberté.»

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