À la uneCultureMourir de rire

Avatar Samuel Lamoureux19 février 20153 min

L’improvisation au Québec demeure une activité surtout pratiquée par des jeunes. Des retraités tentent de briser cette tendance depuis maintenant 15 ans avec une ligue qui leur fait le plus grand bien.

Les rires et les cris résonnent à la Place des aînés de Laval, le tout animé par la responsable du centre, Denise Roussel. Depuis 1999, près de 40 personnes se déplacent chaque semaine pour les matchs de la Place des aînés, une ligue où la moyenne d’âge est 69 ans et où la doyenne a 90 ans. «C’est carrément leur thérapie de la semaine, croit Denise Roussel. La bonne humeur se répand dans tout le centre, et ce, pour plusieurs jours.»

Entre une improvisation de catégorie rimée et une autre chantée, le cofondateur de la ligue, Roger Bigras, prend le temps d’expliquer les bienfaits de l’activité sur ses semblables. «Non seulement c’est bon pour le cerveau, mais aussi sur l’attitude générale, souligne l’ancien gérant des ventes âgé de 80 ans. Les gens sourient plus et surtout, communiquent davantage.» Entre 1999 et aujourd’hui, il aura vu plus de 94 aînés monter sur scène pour les 130 matchs disputés devant public. Partisan d’une thérapie du rire, Roger Bigras aime bien raconter que son cœur a toujours eu 20 ans. Sa devise: «lorsque tu fais de l’impro, le temps semble s’arrêter.»

Jocelyne Filion, une retraitée âgée de 62 ans, est membre de la ligue depuis deux ans. «On se lance dans le spontané et on en ressort complètement vivifié, explique-t-elle. C’est une poussée d’adrénaline.» Celle qui a voulu faire du théâtre dans sa jeunesse, décrit sa nouvelle passion comme stimulante et très intense. «Faire un gag qui ne fonctionne pas devant 50 personnes, c’est définitivement de l’extrême!»s’exclame-t-elle.

L’effet positif du rire, en plus d’atteindre les joueurs, parvient au public qui est le témoin de cette folie collective. Corinne, qui assiste au spectacle de la Place des aînés depuis neuf ans, est une habituée de cette bonne ambiance. «À mon arrivée de Belgique, rire avec tout le monde ici m’a définitivement aidé à m’intégrer dans la culture», pense-t-elle.

Solitude et sublimation

La psychologie s’intéresse de plus en plus aux vertus de l’humour. La branche humaniste de cette science sociale commence à faire plusieurs liens entre le rire et la guérison. Pour la professeure de psychologie à l’UQAM, Florence Vinit, l’improvisation est un entraînement qui stimule la créativité. «Plus on avance en âge, plus on risque de perdre certaines caractéristiques propres à la créativité, pense-t-elle. Avec l’impro, on accepte de plonger dans le vide et les bienfaits cognitifs sont palpables.» Le développement de la confiance de l’autre ou encore penser de manière plus fluide en sont des exemples selon la professeure. Malgré l’absence de données probantes et de chiffres exacts dans les études de cette branche humaniste de la psychologie, la spécialiste des clowns thérapeutiques reste convaincue des bienfaits du rire sur une collectivité. «Le rire est toujours celui d’un groupe. C’est un élément de partage, on a besoin de l’autre pour s’esclaffer, énonce-t-elle. Pour ceux qui vont jouer, c’est sûr qu’il va y avoir de la nervosité, mais c’est un bon stress parce qu’il est mis au service d’une création.»

Selon les statistiques du gouvernement du Québec, la province compte 1,3 million d’aînés. De ce nombre, 19 % souffrent de solitude. Pour Florence Vinit, la solution se cache encore une fois dans l’humour. «Certaines théories psychanalytiques vont avancer que l’humour est une sorte de sublimation, un mécanisme de défense qui permet de surmonter les angoisses les plus profondes», avance-t-elle. Cette anxiété, avec l’âge, se concentre surtout sur la mort. Pour la spécialiste en phénoménologie du corps, la meilleure façon d’affronter cette peur est de rire aux éclats, de lui faire un pied de nez. «L’humour permet de rester vivant. Le plaisir généré par le rire est une grande pulsion de vie. Le jeu est un espace de possible. Un espace de liberté et d’invention de soi. Quand on joue, on ne vit que le présent», explique-t-elle.

La Place des aînés poursuivra ses activités pour une 15e saison consécutive avec huit matchs au printemps. «Et on veut jouer contre des jeunes!» lançait Roger Bigras à la fin du match anniversaire. Le récipiendaire de la deuxième étoile du match n’est pas intimidé par la nouvelle génération d’improvisateurs. Selon ses dires, les joueurs n’improvisent jamais les uns contre les autres, mais bien tout le monde ensemble.

 

Photo: Samuel Lamoureux

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