À la uneCultureRedonner la cadence

Avatar Justine de L Eglise3 décembre 20144 min

Une quinzaine de chorégraphes québécois œuvrent à redorer le blason de la gigue traditionnelle, en accordant le folklore d’antan au rythme d’aujourd’hui.

Au Québec, les arts populaires légués par les traditions anglaises, irlandaises et québécoises ont traversé les siècles, notamment grâce aux sets carrés, aux quadrilles et à la gigue qui sont encore dansés de nos jours. Pour assurer la pérennité des traditions, des chorégraphes réinventent depuis une quinzaine d’années la gigue sur la scène contemporaine. Si leurs pas de danse folklorique ont une bonne résonance dans leurs communautés, ils se déhanchent pour acquérir une plus grande reconnaissance.

Ils sont dorénavant une quinzaine à remanier la gigue au Québec, sans pour autant emprunter les mêmes avenues. D’abord formée en interprétation piano à l’Université McGill, Nancy Gloutnez se penche depuis le début des années 2000 sur la musicalité de la danse folklorique. «Je m’intéresse au côté musical de la gigue. Je l’analyse pour en faire un hybride entre danse et musique. Mon approche est d’abord rythmique», explique-t-elle. Ses chorégraphies minimalistes respectent une certaine sobriété. Les acteurs meuvent peu le haut de leur corps et ils évoluent exclusivement sur les divers rythmes de la gigue. De son côté, le directeur de la Biennale de Gigue Contemporaine (BIGICO) Lük Fleury travaille la fusion du bas avec le haut du corps, une exception dans la gigue.

Quant à Philippe Meunier, son travail est orienté vers la dimension émotionnelle de la gigue. «Tout se joue dans l’interprétation du danseur. On peut y aller dans une gigue plus lente, empreinte de nostalgie, ou encore vers une gigue plus agressive», illustre le chorégraphe. Il ajoute que chacun cherche à découvrir son propre vocabulaire chorégraphique. «Nous sommes plusieurs personnes à explorer la danse folklorique, d’une manière qui nous est propre», assure-t-il. Selon le chorégraphe, les possibilités qu’offre la gigue contemporaine sont infinies.

«Le plus grand défi de la gigue, c’est de se faire accepter dans le milieu de la danse contemporaine par les diffuseurs», affirme la chorégraphe, Nancy Gloutnez. Selon elle, beaucoup associent encore la gigue à une image désuète et les gens du milieu ne se déplacent pas toujours pour assister aux spectacles. «Nous sommes des marginaux, par rapport à l’École de danse contemporaine», remarque-t-elle.

Il y a encore du chemin à parcourir pour mieux faire accepter la gigue contemporaine. «Au début, le milieu folklorique ne savait pas quoi faire avec nous», reconnaît Lük Fleury. Il constate que leur art a évolué trop rapidement, aux yeux de certains. «Il faut élargir notre public, rejoindre les non-initiés à la gigue, défend-il. Il faut faire un travail de bouche à oreille, avoir une meilleure diffusion, pour pouvoir démocratiser la gigue contemporaine.» Les chorégraphes doivent développer leur crédibilité dans le monde de la danse, démontrer comment elle est pertinente, et partager leur regard neuf sur le folklore québécois.

Philippe Meunier remarque tout de même de récents changements dans son domaine. «Il y a 10 ans, c’était plus difficile. Je n’étais jamais considéré comme un danseur, mais bien comme un “gigueux”. Aujourd’hui, il y a un plus grand métissage dans la danse et le milieu est de plus en plus ouvert à la pratique», dénote-t-il. Le milieu québécois de la danse folklorique demeure restreint, mais selon le chorégraphe, cela n’empêche pas la gigue contemporaine d’être un art accessible. «Les gens ignorent cette danse. Ils ne savent pas à quoi ça ressemble, mais elle vient quand même les chercher. Ils sont capables de bien saisir le début, le dénouement et la fin d’un spectacle», remarque-t-il.

De son côté, Nancy Gloutnez constate que la gigue gagne plus de subventionnaires. «Mes collègues et moi avons reçu des bourses. La Biennale de gigue contemporaine soutient ce mouvement et vient d’obtenir une bourse de fonctionnement. Ça commence à se placer à se niveau», note la chorégraphe. Le Regroupement québécois de la danse a également assoupli ses politiques, facilitant son adhésion et l’accès à ses services, ce qui ultimement permet de faire rayonner son art.

Danser l’histoire

Initié très jeune à la danse folklorique, Lük Fleury considère essentiel de garder vivantes les traditions. «C’est mon devoir de citoyen, assure le chorégraphe. C’est enraciné en nous, ça nous permet d’être connectés à la Terre sur laquelle on habite depuis des siècles.» Lük Fleury est l’un des pionniers de la refonte de la gigue. Au courant des années 1990, il a été inspiré par le musicien et danseur Benoît Bourque, dont le travail sur le patrimoine dansé était mû par sa modernisation. «Ça a été le premier à faire une gigue a capella, il a aussi créé une danse de balais, où les hommes sautent par dessus les balais et où les femmes giguent en lançant des haches», témoigne le chorégraphe. Ces images en tête, il s’est lancé en quête de pistes d’exploration. «Je me suis demandé comment je pouvais m’approprier ça de manière personnelle», raconte-t-il. Il a commencé par une expérience au théâtre, en renouvelant le jeu de l’acteur avec la gigue. Ayant remarqué son travail, le diffuseur de danse contemporaine Tangente l’a invité à produire un spectacle de gigue contemporaine en 1999. Sa collaboration s’est renouvelée les années suivantes. Tangente présente depuis 2005 de la gigue contemporaine, dans le cadre de la BIGICO, où Lük Fleury assume le rôle de directeur général et artistique.

Laisser un commentaire

Votre adresse courriel ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont marqués *