À la uneSociétéUn appétit d’orge

Avatar Justine de L Eglise24 septembre 20144 min

La bière artisanale désaltère de plus en plus de consommateurs ivres de nouvelles saveurs. Les petits brasseurs ont toutefois de la difficulté à se tailler une place au pays des géants.

Une vague de malt et de houblon déferle sur la province depuis quelques années. Jeune et dynamique, l’industrie brassicole du Québec est en pleine effervescence. Le nombre de permis d’artisans et de petits brasseurs a quadruplé depuis 2002, passant de 31 à 119. «Des jeunes qui s’intéressent à brasser et qui brassent, il y en a plein», témoigne l’apprentie maître brasseuse au Saint-Bock à Montréal, Caroline Gagné. Si la bière coule à flot, les jeunes brasseries peinent à entrer dans la cour des grands.

La jeune femme remarque que l’industrie accorde une place importante à la relève. «Le milieu est composé en majorité de brasseurs de première et de deuxième génération», estime-t-elle. Malgré l’émergence des microbrasseries partout au Québec, la concurrence des grandes brasseries Molson, Labatt et Sleeman est écrasante. L’adepte du Festibière, de l’Oktoberfest ou du Mondial de la bière pourrait être déçu en allant s’alimenter dans une grande chaîne de restauration, selon le président de l’Association des microbrasseries du Québec (AMBQ), Frédérick Tremblay. Ces établissements sont réputés pour détenir des ententes d’exclusivité avec les trois brasseurs plus que centenaires, ce qui empêche le restaurant de servir quelque bière artisanale que ce soit. «Il s’agit de concurrence déloyale. Ça empêche le consommateur d’essayer de nouveaux produits», déplore le président de l’AMBQ. Devant de telles situations, le propriétaire du restaurant a rarement son mot à dire sur la décision. «Ce sont souvent des contrats signés entre le siège social de la grande chaîne de restauration et le siège social de la brasserie», précise Frédérick Tremblay.

La Société des alcools du Québec (SAQ) en fait peu pour la mise en valeur des produits présentés par les artisans brassicoles, selon l’AMBQ. «Ça doit être une volonté avant tout politique. Le mandat de la SAQ n’est pas de faire la promotion des produits québécois. On sent une certaine volonté de leur part, mais on est loin d’avoir la coupe aux lèvres», se désole Frédérick Tremblay. Responsable des relations de presse à la SAQ, Renaud Dugas apporte quelques nuances. «La bière ne représente que 1,7% de nos ventes. La SAQ est spécialisée dans les vins et spiritueux, qui représentent 90 à 95 % de nos ventes», précise-t-il. La société d’État préfère donc se concentrer sur le vin et la promotion des vins québécois. Elle offre une petite sélection de bières aux clients qui en voudraient une ou deux pour compléter leurs emplettes. «La Société des alcools ne détient pas le monopole de la vente de la bière, l’absence de bières sur les tablettes est attribuable au fait que les brasseurs choisissent le réseau des épiceries et dépanneurs.»

Au Québec, le problème concurrentiel se poursuit sur les tablettes d’épiceries. Les espaces réfrigérés subissent également les directives signées dans les sièges sociaux où les épiciers proposent aux grandes brasseries d’acheter des pieds carrés dans les réfrigérateurs. «Les bières artisanales qu’on retrouve dans les épiceries sont souvent au chaud sur les tablettes», remarque le président de l’AMBQ. Les produits de brasseries bien nanties sont alors favorisés. «C’est évident que lors d’une chaude journée d’été, si un client veut aller s’acheter de la bière, il va privilégier le produit qui est déjà froid, son choix va s’arrêter sur une bière d’importation, par exemple», explique Frédérick Tremblay.

 

Le grand départ

Il peut être difficile pour les jeunes entrepreneurs de faire prospérer leur commerce, selon le président de l’AMBQ, Frédérick Tremblay qui connaît bien la réalité du milieu. «C’est très coûteux de se lancer en affaires, côté équipement et installations. Pour une brasserie de 5000 hectolitres, on parle d’investissements de 2,5 à 3 millions de dollars», chiffre ce propriétaire de la Microbrasserie Charlevoix. Entre trois et six mois d’attente, période durant laquelle les fonds dorment, sont nécessaires pour l’obtention d’un permis. «C’est très long avant que les investissements se mettent à rapporter, d’autant plus que lorsqu’il est question d’alcool, il faut faire des démarches auprès de cinq ministères différents.»

La législation est tout aussi sévère lorsque vient le temps d’embouteiller les produits. «Il faut se doter de plusieurs autres permis, il faut les équipements adéquats, assurer son réseau de distribution ou encore se doter d’un programme de qualité qui assure le suivi auprès des produits», énumère Frédérick Tremblay. Les tests de stabilité, l’étiquetage des dates de production et l’adoption d’un programme de rappel des produits en cas de problème figurent également parmi la liste. Le président de l’AMBQ aimerait d’ailleurs alléger le fardeau administratif qui pèse sur les artisans brasseurs du Québec, mais la procédure est ardue. «Comme on touche à cinq ministères différents, chaque modification dans une loi entraîne des répercussions dans d’autres ministères», explique-t-il.

L’industrie brassicole mérite d’être soutenue, soutient Frédérick Tremblay. Elle est administrée par de jeunes entrepreneurs issus de partout au Québec, qui créent de l’emploi en région. Le Québec gagnerait à prendre exemple sur nos voisins du Sud, chez qui les lois commerciales interdisent la signature de contrats d’exclusivité, pense le président de l’ABMQ.  «Même que les bars sont tenus de servir des bières issues au moins de trois brasseries différentes, pour assurer la diversification de l’offre, fait-il observer. Ça, c’est un exemple de concurrence loyale.»

Crédit photo : Flickr

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