À la uneCultureLe syndrome de la page influente

Avatar Catherine Lamothe31 mars 20144 min

Les romans peuvent avoir une réelle influence dans le quotidien des lecteurs. Ces derniers vont même jusqu’à modifier leurs habitudes de vie en fonction des personnages qu’ils admirent. 

Dans les salons du livre bondés, des centaines de fervents lecteurs assaillent chaque année leurs auteurs préférés. Fans de suspenses, de comédies ou d’histoires fantastiques, ils sont nombreux à reconnaître l’impact que les romans ont pu avoir dans leur quotidien. Influencés par leurs personnages favoris, ils n’hésitent pas à faire du ménage dans leur vie en fonction de leurs lectures du moment.

Il n’est pas rare pour l’écrivain Stéphane Dompierre de recueillir des témoignages semblables. «C’est étonnant le nombre de gens qui sont venus me voir après une peine d’amour en me disant “J’ai lu ton roman, ça m’a fait du bien, j’ai changé des choses dans ma vie”», relate-t-il. Pour l’enseignant en littérature à l’UQAM, Bertrand Gervais, la lecture sert depuis toujours, à différents degrés, de balise pour les comportements des lecteurs. Il cite en exemple le roman Les souffrances du jeune Werther de Goethe, paru au XVIIIe siècle, dans lequel le personnage principal s’enlève la vie. «Certains jeunes Allemands, à la suite de la lecture de ce livre, se sont aussi suicidés, raconte-t-il. Évidemment, c’est un cas extrêmement poussé, mais c’est tout à fait courant qu’un lecteur utilise ce qu’il lit pour justifier ses propres actions.»

La fiction modèle les perceptions, les fantasmes et l’imagination des lecteurs, avance l’enseignant spécialiste en théories de la fiction à l’Université Laval, Richard Saint-Gelais. «La plupart des théoriciens qui se sont penchés sur la question constatent qu’il y a une sorte d’ambiguïté, reconnaît-t-il. Quand on lit un récit, il se crée un mécanisme de projection psychologique qui fait qu’on va ressentir des émotions à la place des personnages ou se prendre pour eux.» Il estime pourtant que la plupart des lecteurs ont conscience de ce processus.

L’influence d’un livre est loin de toujours être négative, rappelle Bertrand Gervais. Selon lui, le processus de projection dans un univers de fiction est au cœur du plaisir de la lecture. «Se mettre à la place des personnages quand on lit et continuer à le faire dans la vie réelle sont deux choses différentes, soutient-il. Il y a une limite à ne pas dépasser, mais la plupart du temps, c’est surtout une façon de se dégager de ses préoccupations actuelles et de vivre par procuration une autre existence.»

Stéphane Dompierre soulève pour sa part qu’il existe un certain snobisme envers l’impact des romans plus légers. «On dit que seuls les livres sérieux qui portent à réflexion peuvent changer des vies. Je ne suis absolument pas d’accord avec cette idée-là», lance l’auteur du roman Un petit pas pour l’homme. Il pense que les personnages de ses romans sont généralement définis par leurs émotions et ont des personnalités familières permettant à beaucoup de lecteurs de s’identifier à eux. «On a tendance à minimiser l’impact qu’un livre léger et drôle peut avoir dans la vie des gens», déplore l’écrivain.

Entre réalité et fiction

Certains lecteurs ont pourtant du mal à distinguer l’univers fictif de la réalité. «Les gens confondent parfois le narrateur et l’auteur et certains vont me prêter des intentions alors que les actions viennent de mes personnages», admet Stéphane Dompierre. Bertrand Gervais relate qu’à l’époque des romans mettant en vedette Sherlock Holmes, des gens écrivaient des lettres au détective pour lui demander son aide. «Plus récemment, la vague de popularité de la saga Harry Potter a entraîné un regain d’intérêt pour la sorcellerie, note l’enseignant. Beaucoup de personnes continuent à voir des frontières poreuses entre la fiction et le réel.»

Stéphane Dompierre croit toutefois qu’il ne faut pas exagérer le phénomène. «Ce n’est pas non plus comme à l’époque de Séraphin, où l’acteur se faisait crier des noms dans la rue», blague l’auteur. L’enseignant Richard Saint-Gelais pense aussi que le lecteur moyen est capable de faire la part des choses. «La fiction ne transformera pas une personne équilibrée en quelqu’un d’instable psychologiquement, dit-il. La majorité des gens sont tout à fait capables de faire la différence entre ce qu’ils lisent et la vie réelle.»

L’écrivain révèle ne pas se soucier de l’impact que ses livres risquent d’avoir sur les gens au moment où il les rédige. «Je dis toujours que pour 1000 lecteurs, il y a 1000 lectures différentes. Quand on lit un livre, on le lit avec sa sensibilité, son vécu, alors je ne peux pas anticiper la réaction du public», explique Stéphane Dompierre. Il ajoute que la relation avec son lectorat est toujours un peu abstraite. «La lecture est très personnelle, alors en tant qu’auteur, tu vois rarement les gens s’extasier devant tes œuvres», souligne l’auteur.

Par contre, Stéphane Dompierre admet volontiers être touché lorsque, dans les salons du livres, il reçoit des commentaires à propos de l’influence de ses romans. «C’est toujours très touchant de voir que des gens ont pris des décisions, ont changé des choses dans leur vie à cause de tes histoires, reconnaît-il. Voir que mon livre a un impact dans la vie des gens me donne envie d’écrire.»

Crédit photo:  Marion Bérubé

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