À la uneSociétéDiscrimination sur glace

Avatar Étienne Cournoyer19 mars 20144 min

Après deux semaines de gloire olympique, les joueuses de hockey féminin retombent dans l’anonymat presque complet. Ignorées par les médias et leurs compères masculins, la promotion de leur sport est un combat de tous les instants.

À sa pleine capacité, l’amphithéâtre du Canadien de Montréal accueille 21 273 fans, même pour les matchs pré-saison. Moins de 300 personnes en moyenne se déplacent au Centre Étienne-Desmarteau pour voir évoluer… les meilleures hockeyeuses au monde. Si leur situation s’est améliorée en 2014, les joueuses doivent encore défrayer la majorité des coûts pour s’adonner à leur sport.

Capitaine de l’équipe des Stars de Montréal, une équipe de la Ligue canadienne de hockey féminin (LCHF), Lisa-Marie Breton-Lebreux, est présente depuis les débuts du regroupement et continue à espérer l’essor du hockey professionnel pour les femmes. Selon elle, l’importance de l’offre sportive montréalaise nuit à l’équipe, mise en échec par des propositions plus connues des amateurs de sport. «Plusieurs grands fans de hockey ne savent même pas qu’on existe en raison de notre manque de visibilité», déplore-t-elle. Avec un budget serré d’environ 30 000 $, l’organisation ne peut pas se permettre de publiciser ses activités. «Attirer de la nouvelle clientèle, c’est un combat de tous les instants», affirme la joueuse.

Les dernières statistiques chiffrent à 283 spectateurs l’affluence moyenne par match des Stars lors de la saison 2011-2012. Dans les circonstances, la responsable des relations médias de l’équipe, Hélène Lapointe, est satisfaite de tels résultats. «On a des partisans dévoués et très bruyants, c’est la plus grosse foule de la ligue en plus», soutient-elle. La capitaine de l’organisation avoue que l’objectif actuel est de 500 spectateurs par rencontre, mais que les affluences sont en constante progression. «C’est moins qu’on le souhaiterait, mais ça augmente toujours un petit peu à chaque année», remarque-t-elle. L’évolution donne de l’espoir à l’équipe, consciente de son parcours de combattant. «Au début, on n’arrivait même pas à avoir 50 personnes dans les gradins», se rappelle l’administratrice.

Chroniqueur sportif de La Presse, Ronald King suit les activités de l’équipe depuis sa création et relativise aussi les basses assistances. «Non seulement il n’y avait personne dans les estrades, mais les joueuses devaient payer 6000$ pour jouer la saison», s’indigne le journaliste. La majorité de l’équipement et une partie du voyagement, dont les repas, sont défrayés par les hockeyeuses. Lisa-Marie Breton-Lebreux est entraineuse physique à l’Université Concordia. Comme ses coéquipières, elle doit gagner sa vie d’une autre manière, faute de revenus suffisants pour la LCHF.

Ronald King est perplexe devant ce manque d’engouement envers le hockey féminin, car selon lui, la qualité du jeu est au rendez-vous. «Il n’y a pas de mises en échec, mais c’est du hockey intense, rapide et ouvert, témoigne-t-il. Ça ne coûte que 10$, c’est le meilleur rapport qualité/prix pour un évènement sportif à Montréal», affirme-t-il. Pour lui, le spectacle n’a rien à envier à celui de la LNH où les systèmes défensifs prennent trop de place. «C’est vraiment le même calibre qu’aux Olympiques, la majorité des meilleures joueuses au Canada et aux États-Unis font partie de notre ligue», explique Lisa-Marie Breton-Lebreux.

2014, l’odyssée de la visibilité

Les équipes doivent récolter elles-mêmes leurs fonds durant une saison pour pouvoir compétitionner. Les équipes de Toronto et de Calgary sont en partie financées par les formations locales de la Ligue nationale de hockey. L’équipe montréalaise discute avec le Canadien de Montréal depuis plusieurs années, mais aucune entente officielle n’est encore signée. «Se jumeler avec le Canadien, ça changerait tout, assure Hélène Lapointe. On aurait une plateforme pour faire du marketing et avoir les moyens de nos ambitions.» Les négociations trainent en longueur et découragent la capitaine de l’organisation. «Le but de créer la ligue en 2007 était d’être partenaire avec la LNH un peu comme la NBA le fait avec les femmes, explique-t-elle. Je n’ai jamais senti que c’était une priorité pour eux.»

Les médias représentent également un moyen de démocratiser le hockey féminin, mais leur intérêt est minime. «C’est absurde avec tous les réseaux maintenant disponibles. On trouve du temps pour les dards et le poker, mais pas pour le hockey féminin», s’indigne Ronald King. Il soutient être le seul journaliste sportif montréalais à parler de leurs activités dans les médias. Actuellement, une dizaine de parties par saison sont diffusées sur le Web, mais aucun diffuseur sportif ne semble intéressé à présenter les rencontres de la LCHF. «RDS et TVA Sports ont deux postes chacun maintenant, je ne peux pas croire qu’il n’y aurait pas une petite place pour nous faire connaitre», croit la capitaine des Stars.

Malgré les nombreuses embûches bloquant le développement du hockey féminin professionnel, Hélène Lapointe voit poindre à l’horizon un potentiel de quelques milliers de spectateurs. «Avec tout le temps qu’on investit dans une telle entreprise, les améliorations vont venir, espère Lisa-Marie Breton-Lebreux. Je rêve peut-être, mais j’espère que dans cinq ans les joueuses seront payées assez pour se concentrer pleinement au hockey.»

Crédit photo: Stars de Montréal

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