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Avatar Francis Pilon5 mars 20144 min

Les médias québécois et la vie privée des politiciens d’ici semblent faire chambre à part. À l’heure où les clics et les cotes d’écoute valent de l’or, notre sphère médiatique reste pudique envers les chefs politiques.

Bill Clinton et Monica Lewinsky, François Hollande et Julie Gayet, Barack Obama et Beyoncé ont tous fait la Une en raison de leur liaison extraconjugale, présumée ou avérée. Si le scooter du président français a eu de puissants échos dans la presse internationale, les médias québécois ne semblent pas encore prêts à partir à la chasse à l’infidélité.

Le chercheur et professeur en communication à l’Université de Montréal, André Lafrance, justifie la pudeur des médias québécois à l’égard de la vie privée des personnalités politiques par un manque d’intérêt du consommateur de nouvelles. «Les Québécois ne sont tout simplement pas intéressés par ce type d’information, estime le chercheur. Il règne une ambiance familiale au Québec et une proximité entre les citoyens et les politiciens.» Il donne en exemple René Lévesque qui a mortellement happé un itinérant avec sa voiture en 1977. «Les gens ont été choqués. Ce politicien est un membre de la famille pour tous les Québécois et c’est triste, mais on ne veut pas revenir là-dessus. On a une certaine discrétion par rapport à ce qui se passe dans la famille», illustre le chercheur.

Malgré un intérêt moindre des médias québécois sur la question, Philippe Bernier Arcand estime toutefois que cette politesse a été bouleversée dans les dernières années. «On assiste à une croissance constante de l’exposition de l’espace privé sur la scène publique. C’est à cause de la télévision comme média de masse, de l’individualisme hédoniste et de la mise en scène de l’intimité», évalue le sociologue. Le professeur à l’École des médias de l’UQAM et directeur du Groupe de recherche interdisciplinaire sur la communication, l’information et la société (GRICIS), Éric George, croit que les jeunes sont en partie responsables de ce renversement. «Des changements culturels sont à l’oeuvre chez les jeunes adultes ou jeunes politiciens utilisateurs de médias socionumériques. Ils n’hésitent pas à parler de certaines de leurs activités que les membres des générations plus âgées auraient considérées comme privées», explique-t-il.

Les stratégies politiques du Québec sont différentes de celles de nos voisins du Sud. Pour le doctorant en études politiques et chargé de cours au département de sociologie de l’UQAM, Maxime Ouellette, la politique est une question d’esthétisme. «Aux États- Unis, un politicien doit se présenter comme un citoyen accompli dans toutes les sphères de sa vie, souligne-til. Le président américain met à l’avant-plan sa famille.» Une tactique politique moins présente dans la province, croit Philippe Bernier Arcand. «Peu de Québécois seraient capables de me nommer le nom des enfants de Pauline Marois, de Philippe Couillard ou de François Legault», constate l’essayiste.

Tabous politiques

Certaines moeurs, comme l’adultère ou la consommation de drogues, peuvent s’avérer un avantage pour les politiciens. Le doctorant en sociologie, Philippe Bernier Arcand, observe qu’il est même possible que leurs failles permettent d’attirer la sympathie du public. «Des événements malheureux permettent d’afficher son humanité, de se présenter en tant que femme ou en tant qu’homme plutôt qu’un simple politicien», conclut-il.

À la suite d’un scandale provoqué par une vidéo le montrant en train de fumer du crack, le maire de Toronto, Rob Ford, a gagné en popularité malgré les critiques. Le directeur du GRICIS, Éric George, croit au contraire que ces événements sont un réel désavantage dans la carrière d’un politicien. «Je pense par exemple aux révélations concernant la consommation de cocaïne d’André Boisclair mise au jour alors qu’il était candidat au poste de chef du Parti québécois en 2005», se rappelle-t-il. Selon lui, il est impossible de savoir quel rôle exact cette histoire a joué dans son retrait de la vie politique, mais l’évènement aura amené une très large couverture médiatique.

André Lafrance estime malgré tout qu’il est légitime pour les médias de divulguer au public certaines informations sur de la vie personnelle d’une personnalité politique. «Si un politicien n’est pas capable de gérer efficacement sa vie privée, les citoyens ne voudront pas mettre entre ses mains leur vie publique», note le professeur en communication. D’après Philippe Bernier Arcand, les électeurs préfèrent s’identifier à un politicien plutôt que d’adhérer à ses idées. «En revanche, c’est la démocratie qui en souffre, estime le sociologue. Cette personnification du politicien ne fait qu’éclipser les programmes et les idées politiques de celui-ci.»

Crédit photo: Closer

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