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Avatar Frederic Comeau4 décembre 20135 min

Pointés du doigt, mis à l’écart, les adolescents transgenres font face à une réalité bien particulière. Leur envie de s’affirmer est loin de faire l’affaire de tous.

Même s’il baignait dans un milieu très masculin, Alex* n’a jamais été un garçon pour autant. Enfant turbulent et agressif, il se précipitait sur les poupées à la garderie quand venait le temps de jouer. Quand il a annoncé à ses parents son désir de devenir une fille à l’âge de deux ans et demi, sa mère Jennifer* s’est empressée de le supporter dans sa démarche. Dès ses trois ans, Alex a été considérée comme une fille par sa famille. L’agressivité de l’enfant s’est estompée malgré les cinq changements d’école qui ont suivi.

«Les adolescents peuvent aujourd’hui mettre le doigt plus rapidement sur ce genre de problème identitaire, soutient l’auteure de l’étude La transphobie en milieu scolaire au Québec, Line Chamberland. C’était plus difficile il y a quelques années. Ils peuvent désormais s’identifier à des modèles.» La femme d’affaires Michelle Blanc ou le long-métrage Laurence Anyways du réalisateur Xavier Dolan ont permis de confronter les jeunes à l’identité de genre plus tôt que les générations précédentes, croit la chercheuse. Quoique fragmentaires, ces manifestations de variété des genres permettent aux enfants de faire la lumière sur leur identité sexuelle avant la puberté, une période qui accentue les différences de genre. «Quand j’ai fait ma transition à 16 ans, c’était le néant. Il n’y avait aucune ressource pour m’aider, raconte la conférencière pour l’organisme Enfants transgenres Canada, Sophie-Geneviève Labelle. Aujourd’hui, les parents vont au moins connaître quelqu’un, qui connaît quelqu’un, qui a lu ou entendu quelque chose sur les transgenres.»

Pour Jennifer, la mère d’Alex, il reste beaucoup de travail à faire en milieu scolaire. Les directions tardent à s’adapter à la métamorphose de leurs élèves. Les jeunes trans se font souvent fermer les grilles de la cour d’école avant même leur entrée dans les classes. Comme plusieurs jeunes transgenres, Alex s’est promenée d’un établissement à l’autre depuis ses 10 ans. «À la cinquième année du primaire, le professeur de ma fille ne pouvait concevoir qu’elle se fasse un petit ami, s’indigne sa mère. La polémique nous a forcés à changer d’école.»

Choisir de quelle toilette ou de quel vestiaire pousser la porte devient tout un défi. Les milieux scolaires qui donnent une voix aux transgenres n’ont toutefois pas de politique officielle pour assurer leur sécurité. «Ma fille a souvent dû entrer incognito dans les écoles. Quand les enfants s’en rendent compte, ils commencent à l’insulter, lâche Jennifer, amère. Certains ont déjà forcé mon enfant à baisser ses pantalons pour vérifier son sexe.»

Sans balises précises du gouvernement, certains établissements scolaires vont de l’avant avec l’ajout de l’identité de genre à la liste qui proscrit les harcèlements. Un climat sécuritaire pour tous et quelques professeurs formés pour comprendre la réalité des jeunes transgenres font partie des solutions énoncées dans l’étude La transphobie en milieu scolaire au Québec. «Les enseignants au fait pourraient diriger les élèves vers des services d’aide externes, estime la chercheuse de la Chaire de recherche sur l’homophobie, Line Chamberland. Nous ne voulons surtout pas qu’un professeur sorte de son champ d’expertise dans ces cas délicats.» Enfants transgenres Canada va plus loin et suggère l’intégration d’un cours sur l’identité de genre au cursus universitaire des futurs professeurs.

Un long processus

Une fois la transition psychologique réalisée, les enfants apprennent pas-à-pas à s’apprécier. «Les jeunes risquent des insultes, des agressions physiques et d’avoir des pensées suicidaires avant l’affirmation de leur identité de genre, affirme Sophie-Geneviève Labelle. Il suffit de les appeler par leur ancien nom pour détruire toute leur estime.» Pendant ce processus, l’appui des parents est loin d’être assuré. «Quand la situation ne s’améliore pas avec les autres élèves, au moins le jeune se réconcilie avec son identité et développe une confiance en soi», remarque Line Chamberland. Pour Jennifer, il était hors de question de laisser tomber son enfant. «Les enfants ont beaucoup de choses à nous apprendre et je me devais de soutenir mon petit qui m’assurait être une fille», se rappelle la mère d’Alex.

Plus le passage sera complété tôt par l’utilisation de stimulateurs ou d’inhibiteurs d’hormones, plus la transition sera réussie. «J’ai déjà vu des jeunes commencer leur transition dès la cinquième et la sixième année du primaire, affirme Sophie-Geneviève Labelle. Dans ces cas, les enfants transigent si tôt qu’il sera impossible à l’âge adulte de déterminer le sexe assigné à leur naissance.» Pour une femme transgenre, faire le changement avant la puberté lui permettra d’éviter la mue de sa voix, l’apparition d’une barbe ou un développement musculaire avancé. Sa poitrine pourra de plus bourgeonner à l’adolescence comme celles des autres filles. Selon le Code civil du Québec, après une batterie de vérifications, les transgenres peuvent subir dès 16 ans une phalloplastie ou une vaginoplastie, deux opérations pour modifier les organes génitaux.

Si les transgenres peuvent effectuer leur transition à l’aube de leur adolescence, un vent inverse pousse les enfants à assumer leur sexe de plus en plus jeunes. «L’hypersexualisation force les jeunes à s’identifier trop tôt, se fâche Sophie-Geneviève Labelle. C’est dommageable à tous, mais aux trans en particulier.» C’est dans un geste de rébellion qu’Alex a décidé l’an passé de s’identifier androgyne pour défier cette binarité de genre. À 15 ans, il refuse de subir l’opération de changement de sexe. Le jeune étudiant préfère attendre le développement d’une meilleure technologie. «Pour l’instant, mon enfant a juste hâte d’aller en Chine avec l’école et de finir ses études, évoque sa mère. On a tendance à oublier qu’elle est une adolescente comme les autres.»

*Noms fictifs

Cap sur la diversité

Un premier camp d’été, le Camp des six couleurs, pour les jeunes transgenres de 7 à 15 ans se tiendra pour la première fois cet été. Cette activité est également dédiée aux enfants créatifs dans leur genre ou intersexués. «Nous voulons offrir un lieu sécuritaire qui motivera ces jeunes», affirme la future directrice du camp, Sophie-Geneviève Labelle. Organisée par Enfants transgenres Canada, l’initiative est unique au pays.

Lexique

Femme transgenre : femme s’étant vu attribuer le sexe masculin à la naissance

Homme transgenre : homme s’étant vu attribuer le sexe féminin à la naissance

Androgyne : personne se définissant comme ni homme, ni femme.

 

Crédit photo: Grégory Courtois

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