À la uneCultureLa danse de la controverse

Avatar Audrey Neveu23 octobre 20134 min

Marginalisés et persécutés, les danseurs orientaux se gardent bien d’étaler leur talent. Derrière les portes closes, les projecteurs se braquent sur ces artistes aux antipodes de leur culture traditionnelle.

Costumes colorés, paillettes, déhanchement endiablé. La pratique de la danse orientale par les hommes gagne en popularité en Occident, mais choque encore au Moyen-Orient. Sur le Web, certains deviennent de véritables vedettes grâce aux ondulations de leur ventre. À des miles de la tradition, le Québec est une véritable terre d’accueil pour les jeunes hommes adeptes du déhanchement exotique.

Luis Mercado a eu la piqûre pour la danse sur sa terre natale, le Mexique. Bien qu’il soit attiré par la danse aztèque et les danses orientales, on lui refusait à l’époque l’accès aux classes. Comme d’autres jeunes hommes, il avait abandonné son rêve. «Une fois, j’ai vu un jeune de 20 ans danser lors d’un spectacle et je me suis dit, pourquoi ne pas réessayer ?», raconte l’ingénieur informatique de 33 ans. Établi au Québec depuis sept ans, Luis Mercado s’éclate maintenant dans ses cours au Studio Sharqui et danse sans aucune gêne.

Sujet tabou au Moyen-Orient, le style sharqui demeure l’apanage des femmes et plus particulièrement des cabarets. En faisant fi de la coutume, le danseur transgresse les stéréotypes et devient la cible de persécutions. Pourtant, les jeunes hommes continuent de monter sur scène. «Il y a de plus en plus de danseurs orientaux dans les pays du Moyen-Orient, mais ça demeure caché. Il n’y a qu’à regarder sur Internet pour constater qu’ils existent», affirme la professeure de danse au Studio Sharqui, Martine Wérotte.

Avec plus de vingt ans d’enseignement au compteur, celleci constate que la persécution est bel et bien présente pour ces danseurs marginaux. «C’est difficile de gagner sa vie avec la danse orientale, même pour les femmes, se désole-telle. Ce n’est pas la vision belle et édulcorée que nous présente Hollywood.» Bien que les familles apprécient la version traditionnelle, aucune ne voudrait voir sa propre fille sur scène, car le métier est mal vu, selon Martine Wérotte.

Des stéréotypes subsistent encore dans les sociétés moyen-orientales, marquées par la division des rôles hommesfemmes et la conformité. «Il y aura répression de tout comportement qui n’entre pas dans le rôle prédéterminé d’un sexe», explique le professeur de sociologie à l’UQAM, Rachad Antonius. La transgression est d’autant plus importante que le sharqui et ses variantes sont fortement associés à la séduction et à la sexualité féminine. «Grâce et masculinité ne sont pourtant pas en contradiction», croit Luis Mercado.

La pratique de cette danse par la gent masculine est d’ailleurs systématiquement associée à l’homosexualité, un délit dans plusieurs pays du Proche et du Moyen-Orient. «Ces sociétés essaient de nier cette réalité. Pour eux, ça n’existe pas», affirme Martine Wérotte, ancienne présidente et fondatrice de l’Association québécoise de la danse orientale. Plus que la transgression des genres, c’est davantage l’affirmation ouverte de l’homosexualité qui choque, souligne Rachad Antonius.

Bien qu’il ne subisse pas de persécution ou d’intolérance, Luis Mercado est parfois confronté aux préjugés des citoyens de sa terre d’accueil. «Les gens essaient toujours de mettre les danseurs dans une boîte et de les classer comme efféminés. Pour eux, ce n’est pas possible d’avoir ce talent naturellement sans être homosexuel», affirme-t- il. Après l’avoir vu briller sous les feux de la rampe, nombreux sont ceux qui changent de mentalité, selon lui.

Des raisons anatomiques sont également invoquées pour écarter les hommes de ce type de danse. D’après Luis Mercado, il ne s’agit que d’une fausse vision intégrée au fil du temps. Sa professeure Martine Wérotte approuve. «Peu importe s’il s’agit d’un homme ou d’une femme, une hanche est une hanche. Ça bouge!», s’exclame-t-elle.

 Deux hémisphères, deux visions 

Au Moyen-Orient, le style sharqui est particulièrement populaire dans les boîtes de nuit et les hôtels, où les touristes abondent et sont plus ouverts aux déhanchements masculins. «Ce sera permis tant que ce n’est pas trop public, comme dans les clubs privés. Si ce l’est trop par contre, les autorités vont l’interdire au nom de la moralité publique», explique Rachad Antonius. Martine Wérotte est du même avis. «Si la police des moeurs débarque à l’hôtel, les gérants diront que c’est un client qui s’amuse afin de sauver les apparences», avance-t-elle. Selon la professeure, nombre de citoyens ferment les yeux sur cette pratique controversée.

Du point de vue de Luis Mercado, les Québécois font preuve d’une ouverture d’esprit rarement vue ailleurs. «Le Québec est une société beaucoup moins polarisée», fait-il valoir. Martine Wérotte croit que la montée en popularité de la danse orientale en Occident est due à l’arrivée du Web et aux contacts grandissants avec le Moyen-Orient. Les mentalités se sont ouvertes naturellement. «À cet égard, illustre-t- elle, le Québec est un petit village gaulois.»

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