À la uneCultureJ’aurais voulu être un artiste

Avatar Laureanne Rivard4 avril 20134 min

Son succès reposant sur les choix de l’assistance, le théâtre participatif se présente comme le porte-voix des spectateurs.

Antidote 10

Dans la salle, les spectateurs les plus timides tentent de ne faire qu’un avec leur siège alors que graduellement, les interprètes de la pièce Gob Squad’s Kitchen parcourent la salle à la recherche de volontaires. Les quatre membres du public sélectionnés montent sur scène afin de remplacer les acteurs. On leur confie un casque d’écoute  dans lequel on leur dicte les didascalies et les voilà prêts à jouer la comédie. Le théâtre participatif fait ainsi appel au public afin qu’il outrepasse son rôle traditionnel et passif de spectateur et qu’il fasse partie intégrante du dénouement de la pièce.

Gob Squad’s Kitchen, présentée à l’Usine C de Montréal en février dernier, puise sa force et son succès dans sa complicité avec l’audience. Cette œuvre signée par le groupe d’artistes britanniques et allemands Gob Squad vise à mettre en scène, comme le font les télé-réalités, des gens ordinaires et sans formation théâtrale qui s’exposent aux regards de l’auditoire. Gob Squad, dans ses projets, se sert du quotidien, des banalités, de l’utopie, de la réalité et du divertissement pour faire entrer le théâtre en collision avec l’audience. Cette équipe d’artisans renouvelle ses concepts de théâtre participatif à chacune de ses productions. «À partir du moment où tu offres aux spectateurs la simple possibilité d’influencer la pièce, les procédés sont infinis!» s’exclame Josiane Desloges, journaliste à la section arts et spectacles du journal Le Soleil.

Paul Portner, auteur et dramaturge allemand, a usé de la technique du théâtre dont vous êtes le héros pour sa pièce participative Shear Madness (Dernier coup de ciseaux). Comédie policière adaptée dans plusieurs pays, elle prend scène dans un salon de coiffure où un crime a eu lieu. Le public incarne alors le rôle de l’enquêteur. Quatre fins sont possibles et le dénouement dépend du choix des spectateurs qui procèdent par vote à main levée. Selon Gaël Colin, acteur et metteur en scène français, son succès est incontestable. «Quand je suis allé voir Dernier coup de ciseaux, les gens participaient avec un grand plaisir. En plus, ils savent que ça va se passer comme ça, donc ils en ont pour leur argent. La pièce cartonne depuis deux ans à Paris, ce qui est très rare!»

Également comédien dans la pièce française participative pour enfants Le loup est revenu, Gaël Colin souligne vivement les bienfaits de faire collaborer le public, jeune comme vieux. «Ce qui est sympa pour un acteur dans ce genre de spectacle, c’est que, puisqu’on demande l’avis du public, il nous le donne! Il faut donc être très concentré pour choisir ce que, par exemple, mon personnage M. Lapin entend, affirme-t-il. Il faut alors réagir en improvisant.» L’acteur considère qu’il s’agit d’une expérience fort intéressante pour un comédien. «Il faut s’obliger à être encore plus disponible, et avoir une certaine répartie, même les jours où les gens participent moins.»

Cette propension pour la participation du public est toutefois bien loin de rivaliser avec le théâtre classique. Selon la journaliste Josianne Desloges, le théâtre participatif est voué à rester une tendance marginale. «L’une des raisons pour laquelle les comédiens font du théâtre c’est pour se mettre en scène, et non pas pour céder leur place aux spectateurs».

Fidèle à ses racines

Le théâtre participatif ne sert pas qu’à des fins culturelles. Si l’on se rapporte à ses origines, ce genre découle directement du théâtre de l’opprimé – ou théâtre forum des années 1960 en Amérique latine. Les pièces se jouaient sous forme de semi-improvisation dans des lieux publics. Quand la pièce se terminait, on proposait de la rejouer. Les spectateurs étaient alors invités à intervenir durant certaines scènes afin d’influencer ou orienter avec des mots et des gestes le déroulement de l’oeuvre. Il s’agissait d’un véritable outil de parole pour les opprimés afin de soulever les problèmes sociaux de l’époque.  On se sert encore aujourd’hui du théâtre participatif, un peu partout dans le monde, dans des colloques  de sensibilisation auprès des jeunes ou dans la présentation de projets ou programmes sociaux. Pour sa part, Guy Corneau, psychanalyste, cherche à susciter la réflexion psychologique. Dans sa pièce Céline et André, l’auteur fait interagir le public pour comprendre les divers comportements à adopter en couple. Il en va de même pour plusieurs écoles qui font appel aux services de compagnies telles que Mise au Jeu pour conscientiser les élèves sur l’homophobie, le travail ou encore les enjeux économiques par le théâtre participatif.

Gob Squad’s Kitchen et ses acteurs – ou non-acteurs – reçoivent les applaudissements de la salle.  Alors que les participants se remettent de leur première expérience sous les feux de la rampe, les plus timides se redressent en souriant sur leur siège, sans doute plus enclins à fouler, à leur tour, les planches de la scène.

Crédit photo : Bahman Farzad 

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