À la uneUQAMD’un nid à l’autre

Avatar Laura Pelletier B7 novembre 20124 min

Des chargés de cours universitaires font le pied de grue pour obtenir un poste. Plusieurs migrent finalement vers les Cégeps et les écoles secondaires pour joindre les deux bouts.

Antidote 10

Le jeudi soir, Agathe Roman enseigne à l’UQAM un cours d’initiation à la langue grecque. L’année dernière, la chargée de cours a donné des cours simultanément à l’UQAM, à l’Université McGill et à l’Université de Montréal (UdeM) pour réussir à vivre de l’enseignement. Cette session, elle a obtenu un contrat d’enseignement plus stable dans une école secondaire privée de Montréal, ne lui laissant qu’une soirée hebdomadaire pour s’adonner à sa passion pour les études anciennes. Avec les postes d’enseignants permanents restreints qui s’ouvrent dans les universités, plusieurs chargés de cours s’envolent vers des classes plus jeunes.

Les chargés de cours de certains domaines ont de la difficulté à obtenir un poste régulier, et ce, même après des années d’expérience. «L’UQAM a tendance, depuis quelques années, à embaucher des chargés de cours plutôt que d’ouvrir des postes permanents d’enseignants», observe l’ex-chargé de cours à l’École des médias, Éric Martin. Ce département, qui compte 35 professeurs et une centaine de chargés de cours, n’ouvrira en effet que trois postes réguliers po ur l’année 2013-2014. «À l’UQAM, j’enseignais un seul cours par session. J’ai eu la chance d’être embauché par le Département de phi- losophie du Collège Édouard-Montpetit, où je donne cinq cours», affirme Éric Martin. Il a rapidement compris qu’il est rare qu’un pédagogue choisisse l’endroit où il va travailler. «Ça serait le fun de choisir l’université où on veut enseigner selon nos convictions, mais la situation des chargés de cours universitaires est tellement précaire qu’on va là où il y a des postes disponibles.»

Si les départements d’histoire et de linguistique des universités francophones sont aussi touchés par ce gel de postes réguliers, l’École des sciences de la gestion de l’UQAM (ESG) va à contrecourant de la tendance. Environ 100 professeurs y ont été engagés depuis trois ans. «C’était une des revendications de la grève des enseignants de 2009», explique le professeur au Département de stratégie, responsabilité sociale et environnementale de l’UQAM, René Audet. La convention collective des professeurs de l’ESG prévoit en effet l’embauche de 145 nouveaux professeurs jusqu’en 2014. Il ajoute que cette école — qui accueille le tiers de tous les étudiants de l’UQAM — est en pleine croissance et a une très bonne réputation, ce qui incite l’ouverture de postes réguliers d’enseignants. Son collègue Raoul Graf, professeur au Département de marketing, justifie l’ouverture de nombreux postes par un ratio élèves-professeur trop élevé.

Trop éduqués

Beaucoup de doctorants dont les finances battent de l’aile misent sur le collégial pour retrouver l’équilibre. Les emplois permanents n’y sont pas plus disponibles que dans les universités, selon Éric Martin, mais les chances d’obtenir un contrat dans un Cégep sont plus nombreuses. Trouver un emploi au collégial lorsqu’on n’y a pas de contact est toutefois très difficile, nuance la chargée de cours à l’UQAM en histoire de l’Antiquité et en latin, Hélène Leclerc. «J’ai postulé quelques fois au collégial, mais je n’y connaissais personne. Je n’ai jamais été rappelée.» Elle soupçonne que son doctorat y est aussi pour quelque chose. «Les doctorants coûtent trop cher aux institutions collégiales.» Ceux qui détiennent une formation psychopédagogique présentent aussi leur candidature à des écoles secondaires, où la détention d’un doctorat ne semble pas freiner l’embauche. «C’est un hasard si aucun de nos professeurs ne détient un doctorat», mentionne l’adjointe aux ressources humaines du Collège Mont-Saint-Louis, Sylvie Dorion. À la Commission scolaire Marguerite-Bourgeoys, où 21 enseignants sur 5 000 possèdent un doctorat, on ne limite pas non plus l’embauche de érudits. «On parle d’une différence de salaire d’environ 10 000 $ entre les professeurs ayant une maîtrise et ceux ayant un doctorat, indique le porte-parole Jean-Michel Nahas. Sur un budget de 400 millions de dollars, ce n’est qu’une goutte d’eau.» À ses yeux, détenir un doctorat est même avantageux dans les secteurs spécialisés comme l’enseignement de l’anglais et de la musique.

Professeurs nomades

Certains spécialistes arrivent tout de même à cumuler assez de charge de cours pour avoir un salaire décent. Le professeur d’histoire Warren Wilson procède ainsi depuis 20 ans. «Je suis chargé de cours à Concordia depuis 1986 et à l’UQAM depuis 1992.» Sur son vélo, il pédale à toute vitesse entre les deux institutions pour arriver à temps à ses cours. «C’est arrivé juste une fois qu’il pleuvait et que je suis arrivé trempé en classe!» lance- t-il en ricanant.

Entre les murs bruns de l’Université du peuple, Agathe Roman se promène d’un étudiant à un autre pour répondre aux questions. Alors qu’elle enseigne au secondaire le jour, son cours de soir à l’UQAM, lui, est sa dernière attache à l’enseignement de la langue grecque.

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