À la uneSociétéJ’aime mon robot

Laura Pelletier B24 octobre 20125 min

Si Le Magicien d’Oz avait été tourné un demi-siècle plus tard, Dorothée serait peut-être tombée sous le charme de l’Homme de fer. Depuis que les robots ont laissé de côté leur carapace d’acier, des humains s’en amourachent.

RoXXXy a tout pour plaire: chevelure blonde, yeux de biche, corps de mannequin. Lorsque son copain lui susurre des mots doux à l’oreille, elle tourne la tête machinalement, puis attend plusieurs secondes avant de simuler l’excitation de sa voix saccadée. RoXXXy n’est pas une femme ordinaire, mais plutôt le tout premier robot sexuel à grandeur humaine, créé par l’ingénieur en intelligence artificielle Douglas Hines. Des citoyens de divers pays se la procurent au coût de 6 000 $US. Les scientifiques conçoivent des machines d’un réalisme à s’y méprendre, ouvrant la voie aux relations amoureuses entres les humains et les robots.

Sur Internet, des individus avouent s’être amourachés d’un robot ou d’une personnalité virtuelle. Depuis 2006, le chercheur et professeur à Taïwan, Hooman Samani, s’intéresse à ce phénomène qu’il a nommé «lovotique» — néologisme formé des mots «amour» et «robotique». Méconnues au Québec, les poupées intelligentes de Douglas Hines — RoXXXy et son homologue masculin Rocky — perceront bientôt le marché de la Belle Province. «Je discute actuellement avec des sex shops montréalais qui sont intéressés à vendre mes produits», révèle l’ingénieur américain d’une voix curieusement robotique.

Malgré son coeur synthétique, l’humanoïde permet à plusieurs d’échapper à la complexité d’une relation traditionnelle, d’après le professeur en psychologie à l’UQAM, Frédérick L. Philippe. Pour lui, la lovotique répond aussi au besoin d’appartenance de l’être humain. «On a tous besoin de prendre soin de quelqu’un et qu’on prenne soin de nous», explique le professeur. «Ceux qui ne ressentent pas d’amour dans leur entourage seront portés à compenser auprès de machines ou de personnages virtuels», ajoute son collègue Stéphane Dandeneau, lui aussi professeur en psychologie à l’UQAM. L’être humain, grâce à son imagination fertile, va s’inventer une relation avec le robot.

«Le phénomène s’apparente à l’amour que ressentent des enfants et des adolescents pour un acteur ou un chanteur», poursuit Stéphane Dandeneau. Enivrés, ils vont parfois jusqu’à embrasser les photos de l’artiste qui habite leurs rêves. Contrairement à une image de vedette, toutefois, l’avatar n’est pas un objet vide, puisqu’il a une personnalité, projette des valeurs et possède des caractéristiques humaines. Son intelligence artificielle lui permet de berner l’Homme, croit le professeur uqamien spécialisé en philosophie de l’intelligence artificielle, Pierre Poirier. «Parce qu’il cligne des yeux, ou parce qu’il suit son regard, le robot arrive à faire croire à l’humain, durant quelques secondes, qu’il est vivant.»

Amours imaginaires 

S’amouracher d’un humanoïde est aberrant et alarmant aux yeux du philosophe et homme de lettres Jacques Dufresne, qui ne mâche pas ses mots. «Les histoires de pauvres types complètement rejetés par les femmes qui compensent par des robots, je trouve que ça n’a pas de sens, s’exclame-t-il. C’est réduire l’amour à la sexualité.» Le concepteur de RoXXXy, Douglas Hines, n’y voit pas de problème, puisque la poupée intelligente est là pour tenir compagnie à l’acheteur. «L’individu interagit avec le robot comme si c’était une vraie personne, donc c’est certain qu’il développe de l’affection pour lui.»

Un tel amour n’est pas une déviance psychologique en soi, estime le professeur Frédérick L. Philippe. C’est lorsqu’il trouble les relations humaines d’un individu qu’il le devient. «C’est comme manger du McDonald’s, lance-t-il en ricanant. De temps en temps, ce n’est pas un problème, mais si on y va tout le temps, ce l’est.» Inquiet, Jacques Dufresne, lui, voit en de telles explications une banalisation du phénomène. «L’être humain se déshumanise au profit de la machine qui s’humanise.»

Le chercheur britannique en intelligence artificielle David Levy prédit même que d’ici 40 ans, des humains et des engins se marieront. Frédérick L. Philippe doute cependant que ces cérémonies formeront des unions heureuses. «Une relation entre une machine et un être humain ne sera jamais pleinement satisfaisante», admet-il. Personne ne veut d’un amour unidirectionnel, ni d’un partenaire qui ne le contredit jamais, selon lui. Même si les prototypes deviennent plus sophistiqués, les experts ne seront jamais capables d’imiter parfaitement la complexité humaine. «Les machines bloqueront toujours devant certains sujets de conversations, prévoit Pierre Poirier. Même si l’humain se laisse prendre au jeu, il finit par se rappeler qu’il a affaire à un robot.» Pour l’instant, rares sont ceux qui font leur coming-out robotique. D’ici quelques années, l’Homme de fer disposera peut-être du coeur qu’il convoite tant pour lier sa destinée avec celle de Dorothée.

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Intelligence thérapeutique

L’intelligence artificielle a plus d’avenir pour des fins thérapeutiques qu’amoureuses, croit le professeur uqamien spécialisé en philosophie de l’intelligence artificielle, Pierre Poirier. «On a vu l’arrivée de phoques électroniques dans certains Centre d’hébergement et de soins longue durée (CHSLD) du Québec, l’hiver dernier. Ils tenaient compagnie et rassuraient les personnes âgées.» Pierre Poirier fait aussi référence à Eliza, une thérapeute virtuelle qui a été populaire dans les années 70. «Au départ, les gens pensaient se confier à une vraie personne. Lorsqu’ils ont appris que ce n’était qu’un programme d’intelligence artificielle, ils ont tout de même continué à
l’utiliser. Ça leur faisait du bien de se vider le coeur.»

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L’histoire derrière RoXXXy

Peiné d’avoir perdu son père et son ami, l’ingénieur en intelligence artificielle Douglas Hines décide de recréer artificiellement leurs personnalités dans son ordinateur. Il peut alors discuter avec eux comme s’ils étaient toujours vivants. C’est en s’inspirant de ce prototype qu’il développe le produit qui le rendra célèbre: RoXXXy, le premier robot sexuel à grandeur humaine. Créer une machine capable de réagir aux propos d’un être humain n’est pas un jeu d’enfant. «Ça demande une excellente compréhension du cerveau humain», déclare le chercheur et directeur du laboratoire Héron de l’Université de Montréal, Claude Frasson.

Photo courtoisie: Douglas Hines

Documentaire de la BBC sur les relations qu’entretiennent des hommes de partout dans le monde avec des poupées sophistiquées.

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