CultureSe garder une petite gêne

Avatar Laura Pelletier B23 novembre 20114 min

Si une image vaut mille mots, celles en bande dessinée érotique sont d’autant plus révélatrices. Peu de femmes osent toutefois prêter leur plume ou leur attention à ce genre qui est largement dominé par la gent masculine.

Dans un chalet éloigné, une femme, Maxine, accorde une fin de semaine de soumission à son copain, se promenant nue et à quatre pattes à travers l’herbe dorée. Les traits de crayon jaune orangé de ce chapitre du collectif de bande dessinée «éroticomique» Carton, publié en mars dernier, sont ceux de Mélanie Baillairgé. Elle est la seule femme ayant collaboré à cet album. Elle est également l’une des rares dames qui osent s’impliquer dans l’univers masculin de la bande dessinée érotique.

«Contrairement aux autres formes artistiques, il y a rarement eu plus de 10% de femmes dans le milieu de la bande dessinée», indique l’auteure du livre Histoire de la bande dessinée au Québec, Mira Falardeau, en se fiant à des statistiques occidentales. Dans le genre érotique, elles sont d’autant plus discrètes. «On n’a jamais vu de femmes chercheuses étudier la bande dessinée érotique et peu de femmes créent des albums de ce genre.»

Les œuvres érotiques visent en majorité les hommes, ce qui explique pourquoi les femmes sont moins nombreuses dans le milieu, selon la spécialiste. Elle estime d’ailleurs que le lectorat de tels albums est composé à 90% d’hommes, qui en lisent dans le but précis de s’exciter. «Les héroïnes sont souvent représentées comme des objets, leur corps n’est jamais dessiné de façon réaliste. Cette image plastique déborde dans tous les genres de bédé.»

Elle ajoute que ce n’est pas avec un si petit nombre de femmes impliquées que le genre va évoluer en leur faveur, surtout que cette tradition masculine est bien ancrée. «Les bandes dessinées ont eu un certain caractère sexuel et visaient les hommes dès leurs débuts», explique l’auteure, en faisant référence aux Barbarella, Wonder Woman et Phantom Lady de ce monde. Elle précise que le premier contact du public avec la bande dessinée érotique a été fait aux États-Unis dans les années 60 et 70 avec l’avènement des fanzines, des magazines spécialisés en bande dessinée. «Certains étaient artistiques, mais dans la plupart des cas, le contenu était cru, il y avait beaucoup de sexualité et souvent même de la pornographie.» La pornographie a ensuite laissé place à l’érotisme, plus doux et plus raffiné.

Pour contrecarrer la tendance des fanzines qui ont toujours visé un public masculin, Ah, Nana!, un fanzine visant les femmes, avait été lancé en France dans les années 70. L’aventure s’est néanmoins terminée au bout de deux ans. Mira Falardeau a remarqué qu’après quelques numéros, le magazine s’éloignait de son objectif initial. «Il semblait viser beaucoup plus les hommes que les femmes. Il était même difficile de croire que c’étaient des femmes qui le produisaient.»

Diversifier le plaisir
Même s’il reste relativement petit, comme l’indique Mira Falardeau, le marché de la bande dessinée érotique est de plus en plus varié. Avec le collectif Carton, les Éditions de la Pastèque ont opté pour un érotisme rempli d’humour. Tout débute alors qu’un petit garçon découvre, sous un lit, une boîte contenant des magazines pour adultes. De là, le lecteur pénètre dans l’univers de ces revues remplies d’histoires coquines, dont celle illustrée par Mélanie Baillairgé. «Certains considèrent que cet album n’est pas assez érotique, parce qu’il contient beaucoup d’humour, explique Frédéric Gauthier, cofondateur des Éditions de la Pastèque. Je crois, à l’opposé, qu’un album érotique n’a pas besoin d’être trop poussé pour être étiqueté comme tel. Tant qu’il a une certaine évocation sexuelle, ça peut correspondre au genre.» Ce style «éroticomique» a accroché certains professionnels du milieu. Le concours Lux, qui récompense les meilleures réalisations visuelles de l’année dans les domaines de la photographie et de l’illustration au Québec, a attribué le prix de la catégorie bande dessinée/roman graphique à ce livre collectif en octobre dernier.

Le bédéiste Jimmy Beaulieu, de son côté, a eu un coup de foudre pour l’imaginaire érotique à la suite de son exploration du crayon feutre. «Une grande sensualité se dégageait de chaque trait.» L’artiste a publié quelques albums érotiques depuis, et il tient à ce qu’ils aient une autre fonction que l’excitation. «Si le lecteur arrive à percer le second degré de mes œuvres, il découvre qu’il y a un sens politique ou social.» Par exemple, dans son album Comédie sentimentale pornographique, derrière un trait de crayon amoureux et des dessins de femmes libertines aux courbes généreuses, le bédéiste parle de la précarité de l’emploi sur la Côte-Nord. D’ailleurs, le titre de l’album n’est pas évocateur sans raison. Il est même trompeur, puisque l’album est érotique, et non pornographique. C’était la façon du bédéiste de dire aux gens : «Si le titre vous choque, n’ouvrez même pas le livre».
Même si elles sont effacées dans le milieu de la bande dessinée érotique, pour les œuvres plus profondes, les femmes gardent un certain avantage, a remarqué Jimmy Beaulieu. «Au Québec, les critiques que j’ai eues venant de plumes mâles sont toujours assez inconfortables avec l’aspect de libération sexuelle, alors que les critiques féminines semblent mieux le cerner, et mieux comprendre le second degré.»

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Nouveauté féminine
Récemment, une autre femme a tenté de mélanger humour, sexe et images : Caroline Allard. Elle a publié un livre illustré, Pour en finir avec le sexe, en septembre dernier. Cet ouvrage aborde la sexualité de manière absurde, ne visant pas à exciter, mais plutôt à faire rigoler. Elle y explique entre autres comment en finir avec l’orgasme simultané, et suggère des jeux de rôle sans queue ni tête.

Illustration par Domique Morin

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