CultureLes écrits s’envolent

Avatar Philippe Lépine23 novembre 20114 min

Le livre numérique sème le vent, les éditeurs et libraires récoltent la tempête. Une vague technologique qui ravage les reliures.

Un aller-retour de 900 km et 12 heures perdues. Il y a trois semaines, un Chicoutimien s’est déplacé jusqu’à Montréal pour feuilleter les archives de la Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BANQ). Une fois arrivé sur place, l’usager a appris qu’il aurait pu les consulter dans le confort de sa résidence en format numérique. Une situation qui survient quelques fois par année, selon le directeur à la numérisation à la BANQ, Alain Boucher. Il espère donc que la mutation des ouvrages permettra de tourner la page sur les pertes de temps et d’argent. La numérisation de la culture n’enchante cependant pas autant les éditeurs et libraires de la Belle Province qui peinent à s’adapter à l’évolution rapide du virtuel.

Aux États-Unis, là où la numérisation de livres bat son plein, les libraires éprouvent de sérieuses difficultés financières. Pour l’instant, la situation est contrôlée au Québec. Elle n’affecte pas les revenus des artisans du monde de l’édition puisqu’à peine 1% des livres sont convertis, selon le directeur général des Éditions Hurtubise, Arnaud Foulon. «Il est cependant évident que nous sommes appelés à revoir notre modèle d’affaires puisque ce chiffre risque d’augmenter dans les prochaines années», explique-t-il. Mais si le virage numérique est encore marginal au Québec et dans le reste de la Francophonie, il est dans l’air du temps. «L’objectif ultime est d’arriver à numériser tous les livres et on s’en rapproche chaque année», déclare Alain Boucher.

Les intervenants du secteur de l’édition et des librairies hésitent encore sur la meilleure manière d’assurer la pérennité de leurs gagne-pain. «Il y en a qui ne réussiront pas nécessairement à prendre le virage correctement», affirme le directeur général des librairies indépendantes du Québec, Dominique Lemieux. Toutefois, les quelque 85 libraires indépendants se soutiennent pour contrer la menace virtuelle. Pour Alain Boucher, la profession de libraire risque néanmoins de disparaître.
Les éditeurs permettent de plus en plus la vente de livres numériques, puisque la vague technologique les contraint à le faire. «La diffusion d’un livre, qu’elle soit effectuée sur le papier ou par voie numérique, comporte toujours sa part de risques financiers», reconnaît Dominique Lemieux.

L’imprimerie, le transport et la distribution sont très coûteux et les éditeurs risquent toujours de se retrouver avec des surplus de stocks, donc des pertes financières. Le virage virtuel exige aussi beaucoup d’investissements. Entre les dépenses pour l’acquisition d’équipements et infrastructures nécessaires, la gestion d’entrepôts virtuels et l’embauche de personnel affecté à la numérisation, la rentabilité n’est pas au rendez-vous, selon Arnaud Foulon. De plus, le gouvernement offre une bien modeste aide financière. «Le numérique double notre travail et nos investissements», souligne-t-il.
«Le prix du livre numérique est entre 25% et 45% moins cher que la version papier et ne deviendra jamais gratuit à moins que ce ne soit la décision de l’auteur», estime Dominique Lemieux. Les principaux coûts pour le lecteur résident dans l’achat d’une liseuse électronique, même si celles-ci sont devenues plus abordables. Les prix variaient auparavant entre 300 $ et 600 $, alors qu’on en trouve désormais pour à peine 100 $. D’ailleurs, les ventes de ces «ebooks» ont dépassé celles de livres reliés aux États-Unis selon le site web Amazon. D’avril à mai, Amazon a vendu 105 «ebooks» pour 100 livres imprimés. L’engouement pour les liseuses s’explique, entre autres, par la possibilité de grossir les caractères pour ceux qui souffrent de troubles de la vue. De plus, des livres qui pesaient auparavant un kilo tiennent maintenant dans un appareil d’à peine quelques grammes. «Ce n’est cependant pas tout le monde qui va avoir accès à ce luxe. De plus, certains sont encore antitechnologies et il ne faut pas les écarter de la culture», soulève la directrice générale du Réseau BIBLIO Montérégie, une association de bibliothèque dans les municipalités de moins de 5000 résidents, Jacqueline Labelle.

Le nerf de la guerre
La menace du piratage plane aussi dans la tête des réfractaires. Plusieurs craignent que la littérature soit victime de la même vague de gratuité illicite qu’a subie la musique il y a quelques années. Le directeur général des Éditions Hurtubise, Arnaud Foulon, mentionne toutefois que le papier est déjà copié et diffusé dans les institutions d’enseignement, même si la mention «photocopie interdite» est clairement indiquée sur les documents. Par crainte du vol virtuel, certains éditeurs apposent un verrou informatique sur les droits d’auteur et freinent ainsi l’expansion des bibliothèques virtuelles. «Le piratage existera toujours quoi qu’on fasse», croit Jacqueline Labelle. Elle est cependant confiante que le problème s’atténuera lorsque la lecture sur le web fera partie du quotidien.

Le Québec, visiblement favorable à la numérisation, tente d’instaurer le prêt de livres numériques dans ses bibliothèques. Il faut dire que la numérisation réjouit également les défenseurs de l’environnement, puisque l’impression et les photocopies sont réduites. Les retards sont impossibles puisque chaque titre emprunté est chronodégradable, c’est-à-dire qu’il s’efface automatiquement lorsque le prêt arrive à échéance. Si cette éventualité a de quoi séduire les usagers, elle pourrait causer des maux de tête aux bibliothèques. La BANQ serait, par exemple, privée des 900 000 $ qu’elle a perçus cette année en frais de retard.

«Ça demeure une question d’offre, clame Jacqueline Labelle. Le livre numérique risque sûrement de dépasser le papier en bibliothèque, mais il faudra toujours sortir sa piastre pour y avoir accès.»

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