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Avatar Philippe Lépine25 octobre 20115 min

Les étudiants ont de moins en moins de poids au Conseil d’administration de certaines universités. Lorsque la direction fait d’un projet son cheval de bataille, elle sait qu’elle dispose des munitions pour forcer les membres étudiants à rendre les armes.

Trois des quatre représentants étudiants du premier cycle au Conseil d’administration (CA) de l’Université Concordia seront évincés, dès juillet 2012, de la table décisionnelle de ce sanctuaire du savoir. Une décision pourfendue par les associations étudiantes, qui craignent que d’autres universités ne lui emboîtent le pas.

Pour la première fois depuis le début du mandat de Cameron Monagle en tant que membre étudiant du CA de Concordia, le Conseil a procédé à un vote secret à la suite d’un décret posé par son président, Peter Kruyt. Et quand est venu le temps de s’exprimer sur les changements qui allaient s’effectuer, le président a interrompu la discussion après quelques minutes. «Il n’y avait plus moyen de revenir en arrière. C’était déjà coulé dans le béton», s’exaspère Cameron Monagle. Il devient alors difficile de manifester devant le fait accompli, juge-t-il.

Du côté de l’institution, on assure que la décision a été prise à la suite d’une étude approfondie. Selon la porte-parole de l’Université, Christine Mota, la réforme a été encouragée par le projet de loi 38 sur la gouvernance des universités, déposé par le gouvernement libéral en 2009. Le projet, mis de côté pendant plusieurs mois à cause d’une forte contestation étudiante, a été réinscrit à la 39e législature le 24 février dernier. L’Université s’est également basée sur le rapport Shapiro, produit par un comité d’experts indépendants mandatés par la direction pour examiner la stratégie de gouvernance. «La restructuration semblait inévitable, affirme la directrice des communications. Le processus avait été entamé bien avant le projet de loi. Ce dernier est seulement venu confirmer nos intentions.»

Les Concordiens disposeront donc de 7 à 8% des voix et les participants extérieurs de 60%, comme le recommande le projet de loi. Comme le nombre de sièges passera de 41 à 25, d’autres membres universitaires perdront également leurs délégués. «L’administration tient compte de l’insatisfaction des étudiants, mais le CA avait besoin d’une réforme», affirme Christine Mota. Lors de la réunion du 28 septembre dernier, le conseil a cependant envisagé de permettre à un étudiant supplémentaire de se joindre au CA afin de conserver une certaine représentativité, sans toutefois lui accorder de droit de vote.

Les membres étudiants des CA d’autres universités québécoises et canadiennes montrent du doigt l’initiative cavalière de Concordia. «Il s’agit d’une grave atteinte à la collégialité. Ce ne peut être qu’un recul», croit l’un des deux représentants étudiants à l’UQAM, Samuel Ragot.

Concordia n’est cependant pas la seule université à clouer le bec des étudiants à la plus haute instance décisionnelle. Depuis juin, les deux représentants étudiants au CA de l’Université de Sherbrooke n’ont plus droit de voter sur les questions touchant les frais de scolarité. Ils peuvent seulement tenter d’influencer le comité. Des deux représentants, seul David Maurice ne s’est pas opposé à cette nouvelle résolution. Il se dit mitigé dans cette affaire. Il convient que ce soit désolant pour la communauté étudiante, mais estime que la décision respecte une certaine éthique et égalité. En effet, les membres internes doivent quant à eux se retirer lorsqu’il est question de salaires, par exemple. «Si l’UQAM va de l’avant avec un tel projet, elle risque de s’exposer à des représailles, prétend Jean-François Meilleur, également membre étudiant du CA de l’UQAM. Mais le recteur Claude Corbo a assuré que ça ne faisait pas partie des intentions de l’Université.»

En voie d’extinction

La plupart des universités québécoises ne disposent que de deux ou trois représentants au CA pour des milliers d’étudiants. La même situation s’applique à l’University of British Columbia, à l’Université d’Ottawa en Ontario et à l’Athabasca University en Alberta. À l’University of Manitoba, la situation est plus reluisante, car le nombre varie de trois à cinq représentants. Tous les membres estudiantins au CA conviennent néanmoins que le nombre minimum tolérable de représentants est de deux. Tous se battent en vain pour en obtenir davantage. Seules les universités albertaines ont entamé, en collaboration avec le gouvernement de la province, des procédures pour augmenter le nombre d’étudiants au sein des CA. Plusieurs jugent toutefois que la représentativité ne se mesure pas en nombre de sièges, mais en fonction de la compétence de ceux qui s’acquittent de la tâche.

Certains étudiants considèrent que les institutions négligent le point de vue estudiantin. «Les opinions de « petits jeunes » peuvent être jugées moins importantes devant des gens jouissant d’une grande notoriété», estime l’étudiant de l’Université du Québec à Rimouski, François Thibault. La présence d’étudiants ne sert parfois qu’à donner plus de légitimité à une décision prise unilatéralement par l’administration. «Lorsque les dés sont jetés, il est difficile de revenir en arrière», juge David Maurice, de l’Université de Sherbrooke.

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À la suite du scandale de l’Îlot voyageur, le gouvernement libéral du Québec a souhaité améliorer le bilan financier des universités. Il a alors proposé le projet de loi 38 sur la gouvernance universitaire, afin que l’administration des hauts lieux du savoir soit assurée par deux tiers de membres externes spécialistes de la gestion.

Depuis, plusieurs étudiants dénoncent l’administration mercantile du savoir. «Les membres externes représentent seulement les intérêts commerciaux et ont l’œil sur les colonnes de chiffres», accuse Samuel Ragot. Une tendance relevée également par le responsable à la coordination de l’Association facultaire étudiante des langues et communication de l’UQAM, Philippe P. Bellemare. «On parle désormais en langage économique. On prononce droits de scolarité au lieu de frais de scolarité. On ne dit plus une communauté étudiante, mais plutôt une clientèle.»

 

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